La scène est morte, vive la scène !

CATHERINE MAKEREEL

vendredi 14 septembre 2012, 10:44

Malgré la crise, de nouveaux espaces continuent de naître. Mais sous d'autres formes, plus autonomes. Tendance visionnaire ou suicidaire ?

La scène est morte, vive la scène !

Avec son héritage, Lazare Gousseau a créé un « outil durable » : la compagnie Delenda Carthago Est Photo dr

Il ne fait pas bon ouvrir un nouveau lieu en 2012 : crise, subsides gelés, moratoire sur toute nouvelle infrastructure. Comme si cela ne suffisait pas à décourager les artistes de se lancer dans l'aventure, un coup à d'œil à l'hécatombe de la saison dernière a de quoi doucher l'enthousiasme des plus téméraires. Fermeture du Méridien, programmation réduite de moitié à l'Atelier 210, incertitudes sur un Rideau toujours sans domicile fixe, annulations en série à The Egg : franchement, il faut être un peu fou aujourd'hui pour investir dans la brique théâtrale. Mais n'est-ce pas pour cette folie que les artistes ont choisi ce métier ?

En tout cas, cette rentrée voit débarquer son lot de pendaisons de crémaillère, dont celle du Carthago Delenda Est, ancienne fabrique à Anderlecht. A priori rien ne prédestinait cet espace industriel à abriter un jour du théâtre, mais Lazare Gousseau et sa compagnie y ont eu une vision, qui se concrétise cette semaine par une ouverture officielle au public avec le splendide Pylade de Pasolini. Alors, peut-on encore ouvrir un nouveau lieu théâtral ou est-ce suicidaire ? L'expérience de Carthago Delenda Est (formule latine pour désigner l'attachement à une idée et l'acharnement à sa réalisation) semble indiquer que les artistes auront toujours raison de croire à leurs rêves. Même si cela implique un certain pragmatisme.

Tout a commencé par un héritage.

« J'avais le choix entre le dilapider dans la production d'un spectacle, mais sans aucune pérennité, ou créer un outil durable, se souvient Lazare Gousseau. On n'avait pas envie de devenir directeur de théâtre ou programmateur, mais juste d'un endroit pour travailler. » Acquisition, travaux, demande de permis : petit à petit, l'espace prend forme.

Très vite, l'équipe se tourne vers la location pour entretenir le bâtiment. Aujourd'hui, Carthago accueille des cours de flamenco, des danseurs comme Wim Vandekeybus, des tournages de la BBC, et surtout des répétitions. « On a réalisé à quel point on répondait à un besoin quand on est allé aux Prix de la Critique en 2010, pour la nomination de Pylade : sur la trentaine de spectacles nominés, 12 avaient répété à Carthago ! » Même le Théâtre National y délocalise ses répétitions, attiré par l'immense plateau.

Si faire tourner la boutique reste très lourd financièrement, Lazare Gousseau se sent récompensé par l'énergie qui se dégage d'un lieu devenu très vivant. Le lieu commence à être reconnu par la profession et les liens se tissent avec la commune d'Anderlecht, ravie d'attirer un nouveau public dans le quartier. Clairement, la démarche est dans l'air du temps : « Sans doute parce que les grandes institutions sont verrouillées. Au bout d'un moment, les artistes finissent par trouver d'autres solutions. Le Carthago est un outil et c'est bien que d'autres créent aussi leur outil. Bruxelles regorge d'endroits à réaffecter. » Attention, l'équipe n'est pas encore sortie de l'auberge : « On assure encore la survie du lieu et on va devoir élargir nos sources de financement. » Comme toujours, la liberté a un prix ! Mais c'est aussi le fonctionnement libre, réactif, modulable de Carthago qui fait son prix.