L'Eglise du silence, Eglise du passé ? « Un ancien réflexe progressivement remis en cause »

Rik Torfs

mardi 31 août 2010, 17:10

Rik Torfs, professeur de droit canonique à la KUL, sénateur CD&V

Que révèle le verbatim de la rencontre entre le cardinal Danneels et le neveu de l'ex-évêque de Bruges, dont ce dernier a abusé sexuellement pendant 13 ans ? Que Mgr Danneels semble avoir privilégié la réputation de l'Église et était avant tout soucieux d'éviter le scandale. Une attitude en porte-à-faux avec la volonté de transparence affichée par le nouveau primat de Belgique et par le pape Benoît XVI. Qu'en penser ?

Je crois que c'est un ancien réflexe, qui existe depuis toujours. Il ne faut pas oublier que dans l'Église, il y avait la notion de « scandalum », du scandale qu'il fallait éviter à tout prix. C'est une idée profondément présente dans la pensée des hommes d'Église d'une certaine époque, dont fait partie le cardinal Danneels. Le verbatim en fait témoignage. L'intérêt général est plus important que l'intérêt de la victime : c'est la pierre angulaire de cette discussion. Cette ancienne tradition ecclésiale est progressivement remise en cause. Mgr Léonard, par exemple, communique autrement. Et il y a maintenant de jeunes évêques qui ont un passé fort différent de celui du cardinal Danneels…

L'Église peut-elle changer alors que cette ancienne tradition à laquelle vous faites allusion a marqué profondément et très longtemps son histoire ?

Ce style de communication n'était pas seulement celui de l'Église, mais de nombreuses institutions. Et il existe encore dans d'autres milieux, encore un peu même dans les partis politiques. Mais ce style est dépassé par les événements, aussi bien dans les pays latins que dans les pays anglo-saxons – aux Etats-Unis, il y a toujours eu une communication plus ouverte. Les évêques relativement âgés ont du mal de s'adapter à la nouvelle situation ; ils ne comprennent pas toujours que l'intérêt général de l'Église n'est jamais servi par cette technique d'étouffer tout ce qui gêne ; que prendre soin de la victime, c'est aussi, à long terme, profitable pour l'Église en tant qu'institution.

L'archevêque Léonard, dans son homélie pascale, a fait vœu de transparence. Tout comme le pape Benoît XVI. Mais de la parole aux actes, il y a peut-être plus qu'un pas…

C'est très difficile. Un des problèmes pour l'Église reste le fait qu'il n'y a pas de séparation des pouvoirs. Il y a une division entre les trois pouvoirs, le judiciaire, l'exécutif et le législatif, mais c'est une division technique, puisque c'est la même personne qui exerce ces trois fonctions, notamment l'évêque au niveau de l'église diocésaine. Cela complique les choses : s'il n'y a personne qui contrôle celui qui gouverne, il y a toujours des risques d'étouffer tout ce qui devient potentiellement dangereux. L'Eglise doit donc changer ses structures et installer des mécanismes de contrôle du pouvoir, car le pouvoir est toujours dangereux, aussi bien pour les hommes d'église que pour les hommes politiques. Le changement de mentalité ne sera convaincant que dans un contexte où les structures seront adaptées.

Que pensez-vous de la proposition d'instituer une commission d'enquête parlementaire ?

Une commission d'enquête parlementaire devrait travailler dans les frontières du droit constitutionnel, qui garantit, en son article 21, la libre organisation interne de l'Église, sauf évidemment quand il y a crime. Mais dans le cas qui nous occupe, les aspects moraux devraient aussi être examinés. Et sur ce point, une commission d'enquête parlementaire serait handicapée : elle pourrait se prononcer au niveau juridique s'il y a crime ; mais pas au niveau moral. Ce n'est pas le cas pour une commission comme la commission Murphy en Irlande ou la commission Deetman aux Pays-Bas, toutes deux indépendantes vis-à-vis de l'Église.

En Belgique, nous avions la commission Adriaenssens…

La commission Adriaenssens n'était pas indépendante. Instaurée par l'Église, elle avait en pratique beaucoup de liberté ; mais en théorie, il y avait quand même toujours un lien avec l'Église et la responsabilité ultime revenait aux évêques. C'est pourquoi je pense que la mise en place d'une commission réellement indépendante de l'Église en tant qu'institution, comme les commissions en Irlande ou aux Pays-Bas, pourrait être très utile. Une commission parlementaire risquerait d'être moins effective, car elle ne pourrait pas traiter tous les problèmes, et notamment, comme je l'ai dit, la question de la responsabilité morale de l'Église. n

PP.6 une commission d'enquête ?