« On a le droit de dire ce que l'autre ne veut pas entendre »

Jacques Englebert Avocat spécialisé en droit des médias, membre du Conseil de déontologie journalistique, maître de conférences à l'ULB et à l'UMons

vendredi 01 octobre 2010, 10:55

Oui, en Belgique, on peut débattre avec Dieudonné ou de ses idées. Je ne dis pas qu'il faut le faire, je ne dis pas que ses idées méritent ce débat. Mais je dis qu'un tel débat ne peut pas en soi être interdit. Pourquoi ? Parce que la censure n'a pas sa place dans notre système juridique. Mais, rétorquera-t-on, Dieudonné a déjà été condamné pour incitation à la haine raciale ou négationnisme. C'est exact (1). Est-ce pour autant qu'il faut définitivement lui interdire de s'exprimer ou interdire, par principe, tout débat à son propos ? Je réponds, sans hésitation, non.

En Belgique, le principe est la liberté d'expression étant entendu que celui qui abuse de cette liberté devra en rendre compte devant les cours et tribunaux. Et s'il a tenu des propos négationnistes ou incitant à la haine raciale (2), il sera pénalement condamné.

Il n'en reste pas moins qu'il y a des sujets qu'il est difficile d'aborder. La manifestation de ce lundi à l'ULB en atteste.

Mais ce qui est beaucoup plus grave au regard de la liberté d'expression, c'est la confiscation du débat public par les trois religions monothéistes et leur volonté manifeste et parfois violente de restreindre la liberté d'expression des non-croyants sous le fallacieux prétexte que cette expression violerait leur « sensibilité religieuse ». L'ULB était le lieu le plus approprié pour dénoncer cette inquiétante tendance.

Si chacun a le droit de croire en une divinité quelle qu'elle soit, de s'imposer au nom de cette croyance mille restrictions et contraintes, de porter le foulard, la kippa ou une croix à sa boutonnière, chacun a par ailleurs tout autant le droit de critiquer, de contester ou encore de railler, même avec exagération, provocation ou outrance, les croyances d'autrui. Il n'y a du sacré que pour les croyants. Brûler un exemplaire imprimé du Coran, du Nouveau Testament ou de la Torah, préalablement acheté quelques euros sur internet, relève de la liberté d'expression individuelle et n'est pas un acte qui empêche quiconque de vivre pleinement sa croyance (à l'inverse, par exemple, de la destruction des bouddhas de Bâmiyân). Certes, le croyant sera choqué, blessé dans sa propre croyance. Mais au même titre que d'autres attitudes choquent ou blessent les non-croyants. De même, l'Holocauste ne peut pas être le sacré intouchable du monde laïc occidental.

Dans une démocratie, chacun devrait avoir le droit de brûler tous les symboles (et notamment les drapeaux de n'importe quel pays du monde), chacun devrait avoir le droit de siffler les hymnes nationaux, de dessiner des caricatures du Prophète ou de réaliser une pub représentant la dernière Cène avec des femmes à la place des apôtres, dans des positions lascives. Je ne dis pas qu'il faut le faire, ni que c'est bien de le faire. Je dis que cela relève de la liberté d'expression qui est un droit fondamental.

Enfin, il ne faut pas confondre la parole et le passage à l'acte. Se pose, certes, la question délicate des effets du discours sur les actes de certains. C'est la crainte de ces effets qui justifie dans nos démocraties les restrictions légales à la liberté d'expression. Ces restrictions sont le signe que nos démocraties sont faibles. Que le pari de la culture et de l'éducation des masses n'a pas atteint ses objectifs. Mais restreindre la liberté d'expression à l'aune de ses éventuels effets néfastes sur les tiers est une voie sans issue. Je préfère le système américain très libéral qui ne réprime que le « hate speech », soit l'incitation directe et explicite à la violence.

La liberté d'expression, c'est le droit de dire ce que l'autre n'a pas envie d'entendre. Plus encore, c'est le droit de dire ce que l'autre ne veut pas entendre. Avec Raoul Vaneigem, je pense qu'« il n'y a ni bon ni mauvais usage de la liberté d'expression, il n'y en a qu'un usage insuffisant ». Manifestement, lundi dernier, les uns et les autres avaient du mal à l'admettre. n

(1) J'ignore la nature précise de ses condamnations.

(2) Dans les conditions restrictives prévues par les lois pénales réprimant de tels propos.