Miller : « Que faire face à la problématique islamique ? »

Richard Miller

mardi 17 avril 2012, 16:58

Dans le cadre de la polémique née du reportage de Questions à la Une, Richard Miller (MR) nous soumet une carte blanche, visant à aller au-delà de la polémique justement. Deux pages spéciales ce mercredi dans Le Soir

« Pas de contrainte en religion » Sourate 2, 256

Dans Le Soir de mercredi

Deux pages d'analyse sur la polémique :

« Que penser de l'émission ? » L'avis de l'imam cité dans l'émission et de la RTBF, par Ricardo Gutiérrez et Jean-François Lauwens.

« Que penser des propos de Philippe Moureaux ? » Est-il isolé ou soutenu dans son parti ? Et ailleurs ? Par Véronique Lamquin et Martine Dubuisson.

A lire dans Le Soir en Pdf (lien actif dès 5h du matin, mercredi).

Je suis conscient de la difficulté qu'il y a à traiter de la problématique islamique. Je préfère d'ailleurs utiliser cette formulation plutôt que de parler de la communauté musulmane. Je n'apprécie aucune forme de repli communautaire ou d'enfermement d'une population sur elle-même. Je ne souhaite pas non plus pointer les personnes ni stigmatiser leurs convictions. Libéral, je plaide pour une société ouverte, composée d'hommes et de femmes dotés de droits et de libertés, en ce compris la liberté de croire ou de ne pas croire. Mais penser de la sorte n'oblige pas – tout au contraire – de faire comme s'il n'existait pas une problématique islamique, dont les effets sont occupés de filer en tous sens. Il importe d'en prendre la pleine mesure. Il importe surtout de décider comment y répondre dans le cadre d'un Etat impartial, neutre vis-à-vis des convictions religieuses et philosophiques, et garant de la sécurité et de la liberté de tous les concitoyens.

Dans une publication récente, j'ai abordé les rapports entre foi religieuse et démocratie libérale en montrant que la loi est fondée sur un socle de valeurs, et que celles-ci, dans une société pluriculturelle et pluriconvictionnelle, doivent résulter d'un dialogue raisonnable entre les différentes éthiques, traditions… Cette approche, principalement théorisée par Habermas, vise à dégager un fonds commun acceptable et partageable par les diverses convictions : tolérance, dignité de la vie humaine, égalité des personnes, respect de la loi, civisme… Je maintiens la pertinence de cette approche : un Etat impartial, un corpus de lois traduisant un socle de valeurs communes résultant du dialogue (assuré par les différents mécanismes d'une démocratie libérale : enseignement, représentativité parlementaire, liberté de la presse, information citoyenne…). Pertinence valant pour la laïcité, pour les différentes formes de monothéismes, et pour le boudhisme, c'est-à-dire pour les religions et morales présentes dans notre société et reconnues conformément au processus légal de reconnaissance.

Israélites, catholiques, protestants, musulmans, agnostiques… peuvent vivre pacifiquement au sein d'un même espace politique parce qu'ils sont capables, en sus des caractéristiques de leur croyance, d'une attitude démocratique raisonnable. En-dehors de cela, c'est le règne de l'intransigeance, le risque de l'intolérance, la porte ouverte sur l'abrutissement fondamentaliste, le danger de la pureté fanatique. Pour enrayer ces dangers, l'éducation a toujours été le moyen le plus sûr. L'école, la connaissance, la recherche sont les lieux nourriciers de la compréhension mutuelle. C'est pourquoi je suis depuis longtemps favorable à la création dans le cycle secondaire d'un cours de philosophie, obligatoire pour tous les élèves, portant sur les différentes convictions et la citoyenneté.

La foi musulmane, religion reconnue dans notre Etat, et partagée par quelque 600.000 personnes vivant en Belgique, répond aux critères que je viens de rappeler.

Pourquoi dès lors évoquer une problématique islamique ? Parce que les aspects de bon sens, l'attitude de raisonnabilité que les lois démocratiques requièrent des convictions et traditions morales et religieuses, sont menacés de l'intérieur même de l'Islam par des courants, fondamentalistes certes mais qui ambitionnent de constituer la parole unique de l'Islam. Voilà ce qui pose problème. Non pas l'opposition entre un « bon » et un « mauvais » Islam, non pas la distinction entre de « bons » et de « mauvais » musulmans, mais l'unanimisme d'une interprétation unique du Coran qui tend à se substituer à toute autre lecture et à interdire tout autre comportement. La question n'est donc pas celle de l'islamophobie mais celle de la propagation d'un islamisme théocratique dont les excès sont incompatibles avec les règles élémentaires de la démocratie.

Cela signifie-t-il qu'il faille se résigner à emboîter les pas de ceux, de part et d'autre, à qui le « choc des civilisations » sert de pensée et d'exutoire ? Non, les valeurs démocratiques sont suffisamment fortes pour que nous gardions confiance : elles ont mis fin, sur le sol européen, aux Guerres de Religions, elles ont résisté aux totalitarismes et aux fascismes de tous poils, elles garantissent la vie de centaines de millions de personnes dans le monde. Il n'y a, par conséquent, nulle raison de développer des phobies antihumanistes : simplement, mais avec détermination, il faut mettre en œuvre les moyens d'arrêter la dérive univoque du fondamentalisme. Par exemple – et ceci, sans entrer dans la polémique sur l'objectivité ou non du reportage - ce qui est interpellant dans l'émission récemment diffusée par la RTBF, ce n'est pas le discours de l'Imam (lequel est inacceptable), mais c'est l'acceptation docile que semblent en faire les fidèles, au point de mentir face à la caméra. Cela étant, les raisons du mensonge peuvent être multiples (peur pour eux, peur de susciter des problèmes à la communauté musulmane…) et ne pas traduire une pleine adhésion au discours entendu. Mais même cela est préoccupant : l'approbation tacite favorise l'interprétation unique de ce que doivent être la croyance et le comportement du musulman.

Dès lors que faire ? Tout d'abord, signalons-le, nous sommes beaucoup moins démunis et inactifs que « l'air du temps » veut le faire croire. Nombre d'auteurs, musulmans ou non-musulmans, ont déjà identifié ces causes de la problématique islamique, et ont avancé des réponses : Abdelwahab Meddeb (La maladie de l'Islam), Abdennour Bidar (L'Islam sans soumission)… Je reprendrai ici le résumé qu'en fait le théologien suisse, Hans Küng : il faut d'abord rappeler aux musulmans la multitude de controverses et de débats qui ont animé leur histoire, afin de recréer l'esprit critique aujourd'hui nécessaire à la liberté d'expression au sein de l'islam ; il faut humaniser le droit musulman, en faire l'instrument des droits et libertés des personnes, en particulier des femmes ; il faut préserver de tout intégrisme les programmes d'enseignements gangrénés par un wahhabisme de plus en plus précis. Utopie ? Naïveté ? Non, tout d'abord, parce qu'à l'heure actuelle, dans les pays où a eu lieu le Printemps arabe, des pans entiers de la population musulmane portent ces revendications sur le terrain concret du débat politique et des réformes constitutionnelles. Bien entendu il s'agit de combats difficiles, complexes et courageux ! Mais soyons du côté des progressistes : musulmans libéraux, féministes, syndicalistes, journalistes, jeunes démocrates…, plutôt que de déclarer, d'un ton « entendu »

destiné à ceux qui veulent l'entendre, que l'hiver islamiste aurait déjà succédé au printemps arabe.

Je fais miennes ces propositions qui s'adressent plus directement aux musulmans eux-mêmes, en y ajoutant pour les Européens les éléments suivants.

Les manquements aux lois qui régissent la vie en démocratie, les actes et délits commis par des fanatiques anti-occidentaux et antisémites, doivent être traités du point de vue pénal ; vouloir y intégrer des considérations de type religieux ou liées à la nationalité, est une dangereuse ineptie. J'ai à cet effet, proposé de renforcer la loi contre le terrorisme de dispositions pénales incriminant le fait de participer à des camps d'entraînement paramilitaires djihadistes.

La connaissance réciproque des différences culturelles et convictionnelles doit être davantage assurée par l'école : il faut viser à dépasser, dès le plus jeune âge, l'ignorance, et donc la peur de l'Autre.

Notre vision de l'Europe doit traverser la Méditerranée : la civilisation européenne n'a pas seulement pour origines la philosophie grecque, le droit romain, la conscience chrétienne et la liberté des Lumières. Elle a aussi son origine dans la culture du versant sud de la Méditerranée.

Un nouvel avenir commun est à construire. Dont la Turquie est de plus en plus reconnue au niveau européen comme un partenaire-clef. Encore faut-il aussi, comme l'écrit Abdennour Bidar, que l'Islam ait « cette lucidité de comprendre qu'il doit se réinventer une culture », c'est-à-dire retrouver le sens de la liberté de penser, de la liberté de s'exprimer, de la liberté de lire dans la différence le Coran. Ce texte fondateur d'une foi dont chronologiquement la première sourate commence par ce mot premier, cette recommandation faite à chaque musulman : « Iqra », « lis » par toi-même.