Améliorer le fonctionnement de la recherche scientifique

vendredi 27 avril 2012, 14:59

Philippe Dubois, vice-recteur à la recherche, Université de Mons ; Pierre Marage, vice-recteur à la recherche, Université libre de Bruxelles ; François Ost, vice-recteur à la recherche, Facultés Universitaires Saint-Louis (Bruxelles) ; Philippe Toint, vice-recteur à la recherche, Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix (Namur) ; Pierre Wolper, vice-recteur à la recherche, Université de Liège ; Vincent Yzerbyt, vice-recteur à la recherche, Université catholique de Louvain.

Les responsables politiques le clament et les rapports internationaux le scandent, recherche et innovation sont les clefs du redéploiement économique et les garants de notre bien-être. Malheureusement, en Wallonie comme à Bruxelles, on est loin de l’objectif affiché de 3 % du PIB accordé à la recherche, et la tendance récente est même à la baisse. Pour l’année 2012, le financement de la recherche fondamentale via le Fonds de la recherche scientifique (FRS-FNRS) est d’ailleurs significativement réduit. Dans ce contexte, certaines réflexions envisagent une réforme radicale du paysage de la recherche dans un but annoncé de cohérence et d’efficacité. Ces réflexions sont saines mais elles doivent être menées à bon escient, sans se tromper de cible.

Certains proposent la création d’une agence unique qui rassemblerait, pour la Région wallonne et la Fédération Wallonie-Bruxelles, l’ensemble des missions de recherche et des outils de financement qui lui sont associés. Cela irait de la recherche fondamentale à la recherche orientée, des parcours de formation doctorale aux grandes infrastructures de recherche, et bien d’autres thèmes. Parmi les arguments invoqués figurent le lien nécessaire entre recherche fondamentale et orientée ainsi que l’efficacité accrue que présenterait un « guichet unique ».

Que le lien entre recherche fondamentale et orientée soit fécond est une évidence, mais c’est au niveau des équipes de recherche que ce lien prend tout son sens : il s’établit avec force quand les mêmes équipes participent à la fois à des projets fondamentaux et orientés. En revanche, la confusion entre le financement de la recherche fondamentale et de la recherche orientée peut mener à la création d’instruments hybrides peu efficaces. En effet, s’il est tentant d’imposer la combinaison de fondamental, d’orienté, voire de valorisation dans les mêmes projets, ces activités se situent dans des temporalités bien distinctes : le fondamental d’aujourd’hui est à la base de l’orienté de demain. Les instruments finançant l’un et l’autre sont bien distincts, tant par leurs modalités que par leurs critères d’évaluation.

Pour la recherche fondamentale, le FRS-FNRS est chargé de la définition des instruments de financement (via son conseil d’administration), de la sélection des projets (via les commissions d’experts scientifiques) et de la coordination interuniversitaire. Le FRS-FNRS bénéficie de la confiance du monde scientifique, fondée sur son indépendance dans l’évaluation des projets. Si des améliorations sont possibles, une modification radicale de son organisation ou sa dissolution dans une structure plus large ne se justifie pas et menacerait inévitablement son indépendance.

La situation de la recherche orientée est plus complexe et la répartition des rôles et responsabilités y est aussi moins aisée à comprendre. Les décisions en matière d’attribution de moyens sont soit du ressort des administrations régionales (programmes mobilisateurs, programmes FIRST, programmes destinés aux centres de recherche agréés, subventions aux entreprises), soit du ressort partiel ou total d’instances spécifiques constituées en ASBL (pôles de compétitivité, WELBIO). Les administrations régionales gérant les programmes de recherche n’en sont pas moins multiples à cause de la configuration bi-régionale et de la répartition des compétences entre différentes branches de l’administration suivant les thèmes de recherche. La situation est également peu lisible en ce qui concerne la partie des fonds européens de développement régional consacrée à la recherche.

La création d’une Agence de la recherche orientée devrait donc constituer un chantier prioritaire. Le besoin d’une clarification des structures est d’autant plus fort que les acteurs de la recherche orientée sont plus nombreux et souvent d’implication plus récente que dans le cas de la recherche fondamentale. Cette agence de la recherche orientée permettra d’harmoniser les caractéristiques des instruments de financement, les procédures de sélection des projets, et les critères de leur évaluation. Dans ce contexte, l’expérience, la méthodologie et l’action efficaces de la DGO6 méritent d’être soulignées.

En somme, la problématique souvent dénoncée des guichets multiples concerne avant tout les relations entre l’administration de la Région wallonne, les industries, les centres de recherche agréés, les hautes écoles et les universités. Ce n’est donc pas au plan de la recherche fondamentale (où le FRS-FNRS accomplit bien la fonction du guichet unique), mais au plan de la recherche orientée que des efforts de simplification doivent être menés.

Pour bien aborder le débat sur une éventuelle réforme, il importe aussi de prendre conscience de la qualité de la recherche réalisée au sein de nos universités. Les institutions de la FWB se positionnent très honorablement sur le plan international, malgré des dotations étriquées et un système d’enveloppe fermée qui étouffe leur développement en les forçant à encadrer toujours plus d’étudiants avec les mêmes moyens. Tout qui connaît nos universités sait que c’est largement à leur autonomie de décision qu’elles doivent de parvenir à donner de bons résultats dans ce contexte défavorable. Un examen attentif des meilleures institutions étrangères révèle d’ailleurs qu’il en va de même pour elles. Toute réforme du paysage de la recherche doit donc veiller à sauvegarder l’autonomie décisionnelle de nos universités.

La crise et les efforts qu’elle impose à tous, en particulier les plus faibles, doivent inciter à la plus grande prudence dès l’instant où l’on souhaite s’engager dans des réformes dont les contours ne sont pas clairement définis. Ne détricotons pas ce qui fonctionne, comme le FNRS, mais améliorons en priorité les outils dont beaucoup s’accordent à dénoncer les limites.