« Ne renonçons pas à changer le monde »

WILLIAM BOURTON

mercredi 16 mai 2012, 13:59

À 68 ans, Angela Davis n'a rien perdu de son charisme. Indignée de la première heure, elle continue les luttes, avec un optimisme ravivé.

ENTRETIEN

Angelas Davis

Angela Davis est née en 1944, à Birmingham (Alabama), à une époque où le racisme faisait rage dans le sud des USA. Etudiante brillante, elle devient l'élève du philosophe Herbert Marcuse à la Brandeis University (Massachusetts). En 1969, après avoir rejoint le Parti communiste et les Black Panthers, elle est renvoyée de l'Université de Californie (UCLA), où elle enseignait au département de philosophie. Elle s'investit alors dans le comité de soutien à trois prisonniers noirs américains accusés d'avoir assassiné un gardien (les « frères de Soledad ») mais le FBI l'accuse d'avoir organisé une prise d'otages mortelle dans un tribunal. Après deux semaines de cavale, Angela Davis est arrêtée puis emprisonnée durant seize mois. Un mouvement de solidarité international de grande ampleur voit rapidement le jour. Sartre et Aragon marchent en tête de manifestations parisiennes en sa faveur. John Lennon lui écrit une chanson, Prévert lui dédie un poème… La campagne « Free Angela » aboutira à son acquittement en 1972. Depuis, elle n'a jamais cessé son action politique : contre la guerre du Vietnam, le racisme, le sexisme ou, plus récemment, la guerre en Irak. Professeur d'études afro-américaines et féministes à l'Université de Californie jusqu'en 2008, Angela Davis a signé de nombreux ouvrages. Epinglons son « Autobiographie » (Albin Michel, 1975) et « Les goulags de la démocratie » (Au diable vauvert, 2006).

Un superbe visage. Un regard décidé. Une incroyable coupe afro. Et un slogan : « Free Angela ! ». Le tout, imprimé sur des millions de posters, de tee-shirts, de badges. Angela Davis a marqué les esprits, bien au-delà des Etats-Unis et de sa génération – le récent tube de Yannick Noah à sa gloire en témoigne. C'est cependant moins l'icône pop que l'infatigable militante marxiste, féministe et antiraciste que les autorités académiques de l'ULB ont honorée cette semaine, en lui remettant les insignes de docteur honoris causa de l'Université et des facultés…

Les Américains s'apprêtent à élire leur nouveau président. L'enthousiasme à l'égard de Barack Obama a sensiblement diminué, surtout parmi les « progressistes »… Quels sont vos sentiments à son égard ?

En un sens, la déception était inévitable, singulièrement si l'on se souvient de la manière dont la campagne électorale s'est déroulée il y a quatre ans. Beaucoup de gens – et pas seulement aux Etats-Unis, mais dans le monde entier – ont projeté leurs rêves et leurs aspirations sur un seul homme… Le moment historique demeure : pour la toute première fois, un homme noir était élu à la présidence des Etats-Unis. Mais fondamentalement, son élection n'a pas changé la nature des Etats-Unis, qui étaient et sont restés un pays impérialiste, lourdement impliqué dans des agressions militaires. Ceci dit, même si la déception était inévitable, il n'en reste pas moins qu'Obama avait la faculté de poser un certain nombre d'actes, qu'il n'a pas posés. Ainsi, il aurait pu fermer immédiatement Guantánamo – qui est toujours ouvert aujourd'hui. De même, après avoir mis en application l'expression de son opposition à la guerre en Irak, il a créé une guerre en Afghanistan. Et je pourrais multiplier les exemples de dossiers sur lesquels il a déçu, comme la couverture santé par exemple, qui a pénalisé tout le pays et plus spécialement les classes noires pauvres. L'erreur fut, après avoir porté Obama au pouvoir, de ne pas avoir maintenu la pression, de ne pas avoir mis en place une mobilisation massive pour que les troupes rentrent au pays, pour que Guantánamo soit fermé sans délai, pour que soit mise en place une véritable sécurité sociale universelle. Cela l'aurait peut-être mis en position d'accomplir ce qu'il avait promis… Maintenant, je suis persuadée que, quelle que soit leur déception, la plupart des gens qui ont voté Obama ne veulent certainement pas de Mitt Romney comme prochain président ! Aujourd'hui, le challenge est de recréer une sorte d'enthousiasme, mais cette fois sans se focaliser sur l'individu Obama ; de créer un mouvement qui se batte pour le droit des travailleurs, contre les inégalités que continuent à subir les Américains de descendance africaine, etc.

Dans vos livres, vous laissez entendre qu'aux Etats-Unis, il flotte toujours des remugles du temps de l'esclavage, notamment dans la politique carcérale de ce pays…

Absolument. La plupart de mes travaux en tant que militante sont centrés sur ce que j'appelle le « complexe carcéralo-industriel » (« prison industrial complex »). Je pourrais vous en parler longtemps, avec moult détails. Ceci simplement : il est incompréhensible que les Etats-Unis, qui sont la plus grande démocratie industrialisée du monde, continuent à considérer la peine de mort comme un mode de punition ordinaire, si l'on n'a pas en tête qu'il s'agit là d'un relent de la période esclavagiste. Historiquement, la peine de mort a d'abord été abolie pour les Blancs, pour presque tous les délits à l'exception des meurtres. Mais elle a continué à être d'application pour les esclaves pour une très large série de charges. La situation actuelle est un héritage de cette période. Il suffit de voir la proportion de noirs incarcérés aux Etats-Unis d'Amérique… Il y a, en 2012, plus de noirs derrière les bateaux, en probation ou, d'une manière ou d'une autre, sous le contrôle de la justice criminelle, qu'il y avait d'esclaves en 1850. Si l'on étudie la manière dont les puissances européennes traitaient jadis leurs colonies, on peut dire que le colonialisme s'est déplacé et que nous sommes toujours dans un système post-colonial…

Un Américain sur cent se trouve derrière les barreaux. Ce n'est pas uniquement une question de racisme larvé…

Non. Le système carcéral n'est qu'un élément du système socio-économique général. La grande majorité des gens qui sont en prison aux Etats-Unis le sont parce qu'ils sont pauvres, parce qu'ils sont illettrés, parce qu'ils n'ont pas eu l'opportunité de bénéficier des services qu'une société doit prodiguer. Promouvoir l'éducation, les soins de santé, le logement, l'emploi réduirait drastiquement le nombre de gens qui se retrouvent en prison. L'autre défi, c'est de voir comment on pourrait recréer un système de justice qui ne soit pas basé sur la vengeance et qui ne reproduise pas les problèmes qu'il est censé résoudre. Je prends un exemple. Au cours de ces trente dernières années, on a œuvré partout dans le monde à la prise de conscience des violences faites aux femmes. Cette violence a été criminalisée : les hommes qui se rendent coupables de faits de violence sur les femmes sont de plus en plus systématiquement envoyés en prison. Mais dans le même temps, on se rend compte que le nombre d'agressions commises ne diminue absolument pas… Cela signifie que si l'on veut vraiment purger la société de la violence faite aux femmes, on ne peut pas compter uniquement sur la prison, qui a tendance à reproduire cette violence, à répondre à cette violence par plus de violence. On doit prendre le chemin d'une justice plus « réparatrice », qui soigne et ne se contente pas de punir.

Votre parcours a fait de vous non seulement une icône, mais un modèle pour les Indignés d'aujourd'hui. Vous êtes toujours engagée; quel message leur délivrez-vous ?

Quand le mouvement radical est né dans les années 60, il n'avait guère de bases théoriques, tout était largement improvisé ; on l'adaptait aux circonstances. Je demeure persuadée aujourd'hui que l'imagination et la créativité sont plus importantes que tout. Mais en même temps, il faut pouvoir tirer des leçons de l'histoire. Ainsi, je suis bien placée pour savoir que la solidarité internationale peut être extrêmement efficace dans certaines luttes. Il y a quarante ans, quand j'étais en prison, j'ai reçu des messages de soutien du monde entier. Rien que d'Allemagne de l'Est, j'ai reçu plus d'un million de cartes postales d'écoliers ! Je suis allée en Allemagne récemment et j'ai rencontré beaucoup de ces signataires, devenus adultes, qui m'ont expliqué combien ce fut important pour eux de participer à ce mouvement, que cela les avait rendus fiers de participer à quelque chose qu'ils ressentaient comme vraiment important et global. Je me souviens aussi d'avoir reçu en cellule un message d'un prisonnier politique palestinien, qu'il avait rédigé de sa propre prison… Je l'ai rencontré bien des années plus tard et ce fut merveilleux de l'embrasser et de ressentir le lien très fort qui nous unissait sans nous connaître. Pour moi, c'est le défi de cette période : créer cette solidarité internationale, par-delà les frontières.

Que pensez-vous d'un mouvement comme Occupied Wall Street ?

Personne n'aurait pu prédire que ce mouvement aurait l'impact profond qu'il a eu sur la manière dont les gens voient désormais la structure du système économique américain. J'espère que cette sorte d'urgence va continuer mais je sais également qu'il faudra se montrer patient, que les choses ne vont pas changer du jour au lendemain. Mais plus je fréquente ces jeunes gens et plus je suis convaincue que nous vivons un moment très important. J'ai participé à une mobilisation à Oakland (Californie), qui faisait suite à une charge de la police contre des Indignés. Il y avait là des milliers et des milliers de gens. C'était incroyable de voir une telle diversité, en termes de races, de sexes, d'âge, de voir un tel bonheur. Des gens qui riaient. Des vieux, des enfants, des animaux… Les gens de mon âge se sont dits : « Ça y est ! On l'a fait, finalement, après quarante ans ! » (rires)…Ce n'était qu'un moment, naturellement. Mais j'espère que l'on pourra continuer à bâtir là-dessus. Je suis très excitée par tout cela. Un nouvel imaginaire est en train de naître.

Vous êtes indéfectiblement optimiste !

Notre responsabilité est de toujours tenter de changer le monde, de considérer que c'est possible. Mais il faut aussi accepter l'idée qu'il n'y a jamais de garantie. Et que, quand on enregistre une victoire, on ne peut pas considérer cette victoire comme une fin en soi, parce qu'alors, elle se transformera inévitablement en défaite. Simone de Beauvoir a dit : « Si vous vivez longtemps assez, chaque victoire se mue en défaite ». Pour ma part, j'ajoute : « Si vous vivez longtemps assez, vous pouvez transformer chaque défaite en victoire ».