Les médicaments sont-ils des objets de consommation ?

mardi 22 mai 2012, 13:59

Docteur Thierry Muller Consultant aux Cliniques Saint Luc, chargé d'enseignement

Personne ne souhaite a priori prendre des médicaments et pourtant nombreux sont ceux qui en consomment. Beaucoup néanmoins ne connaissent pas le motif de la prescription. Le geste n'est pour autant pas anodin. La polymédication entraîne des dépenses exagérées mais surtout (et l'on oublie trop souvent) a des implications en termes de santé, qu'il est nécessaire de rappeler. On dénombre aux Etats-Unis 106.000 décès directement liés à la prise de médicaments. C'est pour l'année 2009 la cinquième cause de décès. Il nous faut, tout un chacun, réfléchir à ce que nous prenons et ne pas hésiter à interpeller notre médecin sur le contenu de la prescription.

Si nous avons à nous réjouir de l'arrivée de nouvelles médications, nous nous devons d'être, patients et professionnels de la santé, prudents quant à leur utilisation et ne pas d'emblée nous précipiter.

Nous recevons continuellement des informations qui nous amènent leur lot de découvertes susceptibles d'apporter à notre quotidien une amélioration dans la prise en charge des pathologies. Ces informations sont certifiées par des autorités dont on ne pourrait douter de l'impartialité. Mais faut-il encore que les experts soient neutres. Dans une étude récente publiée dans le British journal of Medecine en octobre 2011, Le Docteur Jennifer Neuman révèle que plus de la moitié des experts qui ont rédigé les recommandations concernant l'hypertension et le diabète entre 2000 et 2010, recommandations que nous sommes censés suivre et enseigner, sont impliqués, à des niveaux divers de responsabilité, dans l'industrie pharmaceutique.

Par ailleurs, les campagnes de promotion des médicaments n'ont rien à envier à celles que nous observons par exemple pour le lancement d'un produit de grande consommation. Rien ne nous est épargné. Pendant plusieurs mois, les journaux médicaux et les sites internet spécialisés nous sensibilisent par la voie des leaders d'opinion à ces nouvelles médications et nous les présentent comme incontournables dans notre pratique. Il devient alors, à moins de résister, impensable de ne pas les prescrire.

Dans le même temps, via la presse quotidienne ou hebdomadaire, les futurs consommateurs sont avertis des avancées thérapeutiques. Le patient nous interpelle pour pouvoir au plus vite bénéficier de la nouvelle molécule ou du nouveau matériel faisant ainsi pression sur le prescripteur et sur le législateur si la molécule n'a pas encore été enregistrée au niveau national. La boucle est ainsi bouclée.

Il m'est arrivé de ne pas vouloir suivre les demandes des patients trop bien avertis des nouveautés et de m'entendre dire qu'ils trouveront bien quelqu'un d'autre, sous entendu de branché, qui fera la prescription.

L'industrie est un acteur incontournable dans la recherche médicale. Elle a les moyens de la financer et de la faire progresser. Son objectif reste, qu'on s'en souvienne, la rentabilisation rapide, le temps du brevet, des énormes moyens financiers dégagés pour la découverte du produit et la réalisation des études cliniques.

Comment dès lors concilier la médecine vertueuse avec l'objectif industriel de ces entreprises ? Les lois pourraient aider à éviter les excès mais ne suffisent pas. Il nous faut changer notre culture.

Les différents intervenants du système de santé, et y compris le patient, doivent s'interroger sur les effets d'annonce des nouveautés et ne pas cesser d'être critiques au sens noble du terme. L'arbitrage des choix ne peut pas être le fruit d'une pression marketing de l'industrie mais le fruit d'une réflexion globale dans laquelle chaque partie sera librement amenée à décider en prenant en compte le contexte global.

Les innovations thérapeutiques mises en scène d'un point de vue médiatique par l'industrie pharmaceutique sont pour la plupart intéressantes, mais pas toutes, elles sont rarement miraculeuses et ont un coût qu'il faut tôt ou tard payer. Qu'on se le dise !

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