L'avis des peuples a-t-il encore le moindre poids?

jeudi 31 mai 2012, 13:54

Philippe Moureaux Sénateur (PS)

Nous vivons une période marquée par une crise économique et sociale accompagnée d'une mise en cause des valeurs démocratiques. La crise financière de 2007 a bouleversé les certitudes de nos « élites » qui croyaient avec plus ou moins d'ardeur à la « fin de l'histoire » après l'effondrement de l'univers soviétique. Pendant un temps les dirigeants du monde occidental ont condamné la spéculation ultralibérale. Il était nécessaire d'encadrer ce monde financier débridé. On a nationalisé des banques, on a annoncé la mise en route d'une politique de protection du citoyen face à l'inconscience de ce monde capitaliste sauvage.

Que de belles promesses vite oubliées ! Que de projets avortés ou réduits à une peau de chagrin. Les vrais « chefs », le marché, ce machin informe, qui fait trembler hommes et femmes politiques, journalistes et intellectuels de service, ont repris le dessus et imposé leur loi. Le marché a mis à l'ordre du jour le problème de la dette souveraine qui certes avait pris une plus grande ampleur mais l'avait fait pour sauver les banques et relancer une économie profondément malade. Panique généralisée. Que devons-nous faire ? C'est simple, a répondu le marché, vous devez ponctionner l'argent destiné aux masses populaires et diminuer le poids de l'Etat en s'attaquant au nombre de fonctionnaires, de l'instituteur au policier de quartier. Les premiers signes de mécontentement apparaissent alors à travers manifestations et mise en cause du « système » par des mouvements radicaux que l'on pensait réduits au silence.

Les dirigeants européens n'en croient pas leurs yeux et ils réagissent en proclamant sans pudeur : nous n'avons pas besoin d'élection mais de politique « courageuse » de réduction des dettes !

Traduisez : la démocratie est dangereuse, il ne faut pas consulter les peuples mais obéir à la dictature de l'argent. Mieux, face aux échéances électorales que l'on ne pourra éviter, il faut trouver des dérivatifs à la colère des peuples. Et retour aux vieilles recettes. L'autre, l'étranger est évidemment le responsable de tous nos malheurs. Une coalition hétéroclite massivement de droite mais parfois de gauche nous propose chaque jour l'une ou l'autre image qui se veut repoussante de cet « autre » qui, vous n'en doutez pas, est responsable de la crise bancaire, du chômage et de la récession. Lors des élections françaises, le président sortant tente de masquer ses échecs politiques, ses anciennes promesses qui furent sans lendemain derrière le brouillard de la peur de l'étranger extra-européen. Il se risque même à des opérations d'un autre ordre et de sinistre mémoire en montrant d'un doigt vengeur les Tziganes. Cette frénésie a ébranlé une partie de l'opinion française mais ne lui a pas permis de gagner la partie. Un socialiste modéré a été porté au pouvoir par une majorité de Français qui souhaite une autre politique. En Grèce, c'est un séisme. Les habitants de ce pays martyrisé se révoltent et mettent en minorité les partis qui ont fléchi l'échine devant les ukases de l'Europe. Pendant quelques jours, nos bons apôtres de l'austérité pour les autres ont espéré que

les gagnants des élections, la gauche radicale trahirait leurs engagements. Devant le refus de se plier à ces injonctions immorales, l'Europe, le FMI, Merkel et Cie sont passés au registre des menaces : si vous n'acceptez pas la soumission, nous vous piétinerons. La suite dans quelques semaines… En France, le nouveau président a fait une campagne électorale de rupture avec le sarkozysme mais sans excès et sans démagogie. Il a gagné et se trouve au pied du mur. Tenir ses engagements ou rentrer dans le rang des fanatiques de l'austérité imposée aux plus faibles de notre société. Dans les appels à la trahison, j'ai découvert un texte particulièrement significatif. Jean Peyrevelade, patron de banque, commence sa leçon de réalisme en indiquant qu'il a voté François Hollande au deuxième tour mais sans enthousiasme. Il évoque les semaines qui viennent et qui seront marquées pas les législatives. Durant cette période, il « autorise » encore la gauche à s'épanouir dans le « verbe électoral ». Mais ensuite ? « Après l'exaltation, le retour à la raison ». Au plus vite, il faut susciter la colère de la gauche pour prouver que tous les verbiages de campagne électorale sont bien oubliés.

Jean Peyrevelade nous propose une nouvelle forme de vote capacitaire et censitaire. Il nous dit sans détour « ma voix pour Hollande est plus importante que celle des millions de Français ». Les socialistes français doivent rentrer dans l'ordre sinon nous, les financiers, nous leur rendrons la vie difficile.

Le peuple grec a crié sa colère, le peuple français a froncé les sourcils. Les Allemands et les Italiens, dans des scrutins intermédiaires, ont suivi ce courant qui s'amplifie. Mais dans notre Europe malade, l'avis des peuples a-t-il encore le moindre poids ?