« La crise grecque n'est pas économique. Elle est culturelle »

Rédaction en ligne

samedi 16 juin 2012, 10:43

Le philosophe grec Stellios Ramfos juge avec sévérité son pays alors que les réformes européennes patinent. A la veille des nouvelles législatives du 17 juin, il décrypte les mentalités helléniques à l'épreuve du choc socio-économique. Richard Werly, envoyé spécial à Athènes

« La crise grecque n'est pas économique. Elle est culturelle »

©AP

Un « Socrate » moderne ? Dans son café préféré d'Athènes, non loin du parlement grec assoupi avant les élections du 17 juin, le philosophe Stellios Ramfos, 73 ans, s'amuse de l'audacieuse comparaison avec le maître à penser de l'Antiquité, qu'un nouveau procès fictif vient justement d'innocenter (1). Et pourtant. Les débats qu'il suscite en Grèce, et la singularité de ses critiques sur l'Europe, dans la tourmente politico-financière actuelle, bousculent les vérités helléniques établies et remettent en cause pas mal de « valeurs traditionnelles ». Tout comme il y a deux millénaires…

La question obsède l'Union européenne à la veille des législatives de ce dimanche : une Grèce nouvelle est-elle oui ou en train d'émerger ?

De quelle Grèce parle-ton ? La Grèce des rapports communautaires ? Ou la Grèce réelle ? Ma réponse est que la crise, aussi douloureuse soit-elle, n'a pas encore changé les mentalités. Ceux qui le croient se trompent. L'une des raisons de l'enlisement des réformes est que la population n'est toujours pas convaincue de leur bien-fondé. Vous me direz que les statistiques sont incontestables, que notre faillite est consommée… Peut-être. Mais les Grecs restent des sentimentaux. Pour eux, la perception reste plus importante que les faits et les chiffres.

Parler de « mentalité grecque », n'est-ce pas réducteur ?

Circulez dans ce pays, parlez avec les gens, écoutez-les… Les Grecs ne sont pas du tout rationnels. Ils ne raisonnent pas comme les Européens de l'ouest. Nous n'avons pas connu la Renaissance. Notre histoire n'a pas forgé les consciences individuelles. Notre structure mentale est restée d'une certaine manière atrophiée, focalisée sur les problèmes du moment. La Grèce s'est retrouvée, après son indépendance, propulsée au rang des Etats « modernes », sans avoir forgé de réel contrat social. On le dit souvent mais c'est vrai : le noyau central de notre société reste la famille au sens large. Tout passe par le prisme des rapports personnels. Construire quelque chose avec l'autre, avec le citoyen lointain, n'a pas de sens. Le clientélisme de l'Etat grec et des partis a un fondement très culturel. Les Européens ont fait le pari que l'euro nous transformerait. Or c'est le contraire qui s'est produit. Le crédit bon marché permettait de satisfaire les besoins de la famille, des clans… Les mentalités se sont jouées de la finance.

Les mentalités peuvent tout de même évoluer !

Il faut comprendre à quel pays vous avez affaire. Notre modernisation reste ligotée par notre fonds culturel médiéval qui repousse la nouveauté et l'organisation, supposées engendrer un avenir meilleur. Le rapport au temps est essentiel. Les Grecs ne vivent pas dans la même temporalité que les Allemands qui, contrairement à nous, séparent bien distinctement le passé, le présent, et le futur. Ici, seul compte le présent ! Or sans perspective, tout devient noir et blanc. Tout se polarise. Les réformes européennes ne sont acceptables que si vous vous projetez dans le futur. Les Grecs pensent, sans le savoir ou sans se l'avouer, à la manière du 18ème siècle. Ils pensent toujours en terme de lutte des classes. En termes de bien et de mal. Une union nationale au service d'un projet d'avenir est dès lors très difficile à obtenir. D'autant plus que la confiance mutuelle n'existe pas. Le Grec n'a ni confiance dans son voisin, ni dans son Etat. Il croit sa famille, son parti, celui avec lequel il a, par sa naissance ou sa vie sociale, un lien de parenté. C'est le soubassement de la catastrophe.

Faire l'inventaire de ces comportements est facile. Le vrai défi est de les comprendre, puis d'en tenir compte dans le processus de réforme ? Comment y parvenir ?

L'Union européenne confond géographie et culture. L'élargissement à vingt-sept ne signifie pas que nous nous ressemblons davantage. La problématique grecque, intimement liée à la religion orthodoxe, est celle d'une bonne partie de l'Europe orientale, et surtout celle de l'immense Russie. Les traits de caractère que j'évoque se retrouvent de Chypre à Vladivostok ! Notre chrétienté est celle du Moyen-Âge. Nous faisons partie de la civilisation européenne, sans partager les valeurs culturelles de l'Europe moderne. Je sais que cela va choquer, mais les valeurs européennes n'ont toujours pas pénétré. Trente années d'appartenance à l'UE, c'est très peu. Il n'y a eu dans ce pays aucune réforme de l'éducation, que des changements superficiels. On a rendu l'Etat grec compatible avec l'UE. On ne l'a pas transformé.

L'Europe ne peut pas tout faire ! La transformation d'une société, n'est-ce pas le rôle de ses élites ?

Qu'ont fait les élites grecques depuis trente ans ? Elles se sont occupées de leur intégration dans l'Europe. Elles ont pénétré les réseaux de pouvoir, les universités… Mais elles n'ont pas cherché à moderniser la société grecque. Pire : nos élites ont flatté, en Grèce, le désintérêt pour l'Etat. Les armateurs, pour prendre cette catégorie phare d'entrepreneurs mondialisés, sont une caricature. Ils font leurs affaires, se tiennent le plus possible à l'écart de l'Etat Grec qui ne les taxent pas et redistribuent, via leurs fondations privées. Comment voulez-vous que les Grecs ne raisonnent pas en termes marxistes ?

Ce n'est donc pas la faute à l'Europe…

Si, parce que les Européens ont bâti leurs plans de réformes sur des certitudes statistiques. Ils ont raisonné en termes de vérité absolue : l'austérité budgétaire est la condition de la viabilité de l'Etat, donc on coupe dans les dépenses publiques et on diminue les salaires de façon horizontale, sans équité. Mais que faire si la population ne se reconnaît pas dans ses vérités absolues ? C'est ce qui se passe en Grèce. Les Allemands auraient mieux fait de relire Kant et de s'inspirer ses « idées régulatrices » (2). Relisez Kant, Madame Merkel ! Il faut trouver une synthèse entre le grand dessein européen, les exigences économiques et les traditions. Essayons de comprendre pourquoi l'Europe du sud est affectée par cette crise. Le poids du catholicisme très traditionnel – ce que j'appelle le paléo-catholicisme – de cette périphérie méridionale joue, comme l'orthodoxie en Grèce, un rôle considérable. La Grécité n'est pas du folklore. C'est très profond. Cela n'a rien de futile. Vous parlez aux Grecs du salut de leur Etat alors qu'eux sont obsédés par le salut de l'âme. Comment vous faire comprendre ?

Ne doit-on pas, parfois, passer outre les traditions ?

Elles constituent le soubassement de l'Europe. Les ignorer est impossible, suicidaire. On ne peut pas dissocier le rejet actuel des réformes en Grèce de notre propension au nihilisme. C'est le fameux « nous n'avons plus rien à perdre » que vous entendez partout à Athènes. La théologie orthodoxe raisonne en termes de sentimentalisme. Et notre sentimentalisme est apocalyptique. Il favorise les grandes catastrophes, le sentiment d'impasse. La « troïka » (NDLR : la mission d'experts européens chargés de superviser les réformes) aurait mieux fait de s'entourer d'anthropologues ou de philosophes, au lieu de s'enfermer dans les ministères. L'Europe n'est pas homogène. Acceptons-le. Des questions aussi essentielles que la valeur travail ne sont pas partagées dans les mêmes termes. Soit. Les Grecs – et c'est là aussi le poids de l'orthodoxie – privilégient la tradition ascétique. Ils ont un rapport différent à l'éternité. Nous n'avons pas connu Saint Thomas d'Aquin (2). Le travail, c'est un peu un péché. La raison, nous l'ignorons.

Et la démocratie ? L'UE négocie avec des gouvernements élus. A eux de changer leur pays…

On ne peut pas s'arrêter aux élections et croire qu'elles vont tout résoudre. La richesse de Kant et de ses idées régulatrices est justement la recherche de synthèse. En Grèce, nos besoins financiers excèdent de très loin la capacité de nos politiciens à assumer leurs responsabilités. Il faut par conséquent forger des solutions adaptées. Voilà le problème structurel ! Cette crise n'est pas qu'une affaire d'économistes. Pourquoi les fonctionnaires de Bruxelles ne demandent jamais leur avis aux philosophes, aux anthropologues ? Nous leur aurions expliqué pourquoi le processus des réformes en Grèce échouera tant que les Grecs penseront qu'ils peuvent en garder juste une partie : celle qui leur convient…

Vous prenez les Européens pour des naïfs ?

Ils le sont. Je suis toujours frappé par les références à la Grèce antique. Or qui sont les plus grands spécialistes de l'antiquité et de l'archéologie de cette époque ? Des Européens, pas des Grecs. Avec, parmi eux, de très grands chercheurs allemands. Or qu'en ont-ils déduit ? Que le berceau de ce pays était l'Athènes de Socrate, alors que nous sommes tout autant, voire plus, les enfants des pères de l'église orthodoxe. Je vais être provocateur, mais l'héritage d'Aristote ou de Platon, c'est une affaire Allemande, pas grecque. Les Européens ont façonné notre héritage à leur image.

Que faire dans ces conditions ? Lâcher la Grèce ?

Non, au contraire. L'UE doit demeurer clémente et répéter aux Grecs un unique message avant et après le 17 juin : tout dépend de vous. Il ne faut pas fermer la porte, car l'Union a besoin de son flanc sud pour être l'Europe. La société européenne ne peut exister que si elle assume et gère ses contradictions. Je le redis haut et fort : cette crise n'est pas économique. Elle est culturelle. Il faut parler d'éducation. Il faut poser les questions existentielles et y répondre. Il faut dépasser le nihilisme avec lequel flirte une partie de plus en plus grande de la population grecque. Cette crise doit servir de psychothérapie. En Grèce, la « troïka » doit changer d'interlocuteurs, rencontrer ceux qui écrivent, qui font vibrer l'âme grecque. Il lui faut provoquer notre « philotimo », notre sursaut d'honneur. Il faut stimuler notre amour pour l'Union européenne. Arrêtons de dérouler un tapis rouge aux politiciens médiocres. Ils ne représentent qu'une partie de la solution. Ils pensent en termes de partis. Il faut recréer des formes, réinventer une dynamique. C'est l'indifférence des fonctionnaires qui tue l'Europe. La Grèce des traditions populaires nourrit peut-être les clichés, mais c'est la Grèce réelle. FIN. Un procès fictif, présidé par une juriste américaine, a innocenté en mai 2012 dans la capitale grecque le

philosophe que les juges Athéniens, en 399 avant JC avaient contraint à s'empoisonner en buvant la cigüe. Le grand philosophe prussien Emmanuel Kant (1724-1804) défend comme « idée régulatrice » un « concept tiré de notions et qui dépasse la possibilité de l'expérience ». Il défend un usage régulateur de la raison. Thomas d'Aquin (1224-1274), religieux dominicain soutient que la foi chrétienne n'est ni incompatible, ni contradictoire avec l'exercice de la raison.

Recueilli par Richard Werly

A lire de Stellios Ramfos : « Like a Pelican in the wilderness » (Holy Cross Orthodox Press, en anglais).