Energie : choix politiques face à la réalité scientifique et économique.
lundi 18 juin 2012, 15:16
lundi 18 juin 2012, 15:16
Même les projections les plus prudentes prévoient un doublement de la demande énergétique d'ici 50 ans. Il est indispensable d'en tenir compte lors de l'élaboration des plans pour nos investissements en sources d'énergie. D'où la question essentielle: comment concilier au mieux cette demande considérable en énergie d'une manière économique tout en garantissant un avenir vivable à nos enfants? Le message est sans équivoque mais il est tout aussi clair que sa réalisation pratique n'est pas évidente.
Les faits.
Une première donnée importante: actuellement environ 85% de toute l'énergie consommée mondialement est d'origine fossile. Un dégagement très important de gaz à effet de serre et son influence sur le climat en sont la conséquence D'où une première tâche: réduire au maximum la production d'énergie par carburants fossiles et développer des méthodes économiques et sûres de séparation et de stockage des gaz à effet de serre. Une deuxième donnée importante: il existe essentiellement 3 sources de production d'énergie: l'énergie fossile, l'énergie nucléaire et l'énergie renouvelable. En plus des évidentes économies en énergie, seules l'énergie nucléaire et l'énergie renouvelable peuvent réduire l'importance de l'énergie fossile. Chacune de ces deux sources possède des avantages et des inconvénients spécifiques. Lors du planning de l'avenir, nous devons tenir compte du potentiel réaliste du moyen de production, de son coût et de son impact sur l'environnement (y compris la construction, la maintenance, le traitement des déchets et le démantèlement de l'installation).
Energie renouvelable.
Ce qui précède indique l'importance de l'énergie renouvelable pour l'avenir. Mais est-elle clairement la solution miracle à tous les problèmes? Prenons l'exemple du soleil, en fait une gigantesque source inépuisable d'énergie. Seule une fraction réduite atteint la terre. En Belgique, il s'agit d'une puissance moyenne annuelle de 120Watt par m2 dont environ 20W/m2 peut, à l'aide de panneaux photovoltaïques, contribuer à la puissance électrique. La production de grandes quantités d'électricité à l'aide de panneaux photovoltaïques exige donc des installations géantes. Sur base des chiffres précités, il faut 50 km2 de panneaux pour remplacer une centrale telle que Doel-3 et donc des parcs solaires d'une superficie de 100-150 km2 pour tenir compte de la distance nécessaire entre panneaux. Certains pensent à l'importation d'électricité du Sahara; les superficies deviennent alors plus petites mais l'électricité doit être transportée sur de grandes distances et l'on doit, enfin, tenir compte des très grands problèmes géostratégiques et financiers qui en découlent. Un problème analogue se pose avec l'énergie éolienne. La production annuelle de la même énergie que celle de Doel-3 exige un parc éolien marin d'environ 500-600 des plus grandes turbines actuelles occupant une surface d'environ 250-300 km2. Pour remplacer l'entièreté de la production annuelle belge (environ 95 milliards de kilowatt-heure en 2010), il faudrait, suivant des estimations optimistes, une surface égale à celle d'une province belge en éoliennes ou une demi province avec des parcs solaires. Le coût, l'investissement et le CO2 produit pour la construction (et plus tard l'entretien) ne sont donc pas des facteurs à négliger.
Le potentiel théorique des énergies solaire et éolienne est indiscutable mais, seules, elles ne savent pas garantir de manière permanente l'alimentation en électricité. Peu de vent ou beaucoup de nuages suffisent à nécessiter la mise en marche de centrales à charbon ou à gaz. L'installation et l'exploitation de cette nécessaire capacité de remplacement présente un important coût additionnel - tant au point de vue environnemental que financier - dont on doit tenir compte. C'est ainsi que très récemment, en Allemagne, on se propose de fermer 3 centrales à gaz car elles ne peuvent pas fonctionner en permanence lors des pics de production éolienne et sont donc devenues non rentables. Donc trop de production éolienne rend la nécessaire capacité de réserve trop coûteuse et ne permet donc pas une livraison stable d'électricité. Dès lors, si on veut maintenir la stabilité de livraison, ce coût supplémentaire doit être payé directement par l'usager ou indirectement par le contribuable s'il y a des subventions de l'Etat.
Energie nucléaire.
L'énergie nucléaire par fission de l'uranium a actuellement des partisans et des opposants déclarés en raison de la sûreté et des aspects environnementaux. Mais est-elle tellement détestable? Les conséquences de l'accident nucléaire le plus grave sont incontestablement très grandes, mais la probabilité d'un tel accident est particulièrement petite dans notre pays. Par contre cette énergie a l'énorme avantage de ne produire que peu de CO2 par unité d'énergie même lorsqu'on tient compte du cycle complet depuis l'extraction jusqu'au démantèlement. L'enfouissement et la conservation sûre des déchets radioactifs constitue un élément important et bien connu du débat. Une discussion sereine est nécessaire. Lorsqu'une centrale de 1000 Megawatt comme Tihange-2 fonctionne pendant une année, elle produit quelques m3 de déchets hautement radioactifs. Des études expérimentales d'enfouissement très sûr sont conduites au CEN de Mol, ainsi que dans le monde. Une première solution est en train de se réaliser en Suède et en Finlande. Cette petite quantité de déchets hautement radioactifs est en contraste saisissant avec les 5-6 millions de tonnes de CO2 produites, pour l'ensemble du cycle gazeux, par une centrale au gaz délivrant la même énergie. Ces deux exemples montrent qu'aucune option ne s'inscrit en noir ou en blanc. Les préjugés et les émotions n'ont pas de place dans de telles discussions et chaque choix doit être soigneusement pesé.
Sortie du nucléaire.
Dans le cas spécifique de la Belgique, il nous paraît irresponsable aujourd'hui de ne pas maintenir l'option nucléaire ouverte. Tout d'abord, cela signifierait que 50-55% de notre production électrique domestique devrait être remplacée par une mise en uvre massive de nouvelles centrales au gaz ou par l'importation provenant de pays voisins. Cela impliquerait donc en raison de la situation allemande, de l'énergie nucléaire française combinée ou non à la construction de centrales à gaz. Pour diverses raisons ces deux options ne nous paraissent pas raisonnables. D'abord, que gagne-t-on en fermant des centrales de Doel et de Tihange, si cela revient à l'importation d'énergie nucléaire française, par ailleurs nécessaire à ce pays? A cela s'ajoutent les coûts des investissements nécessaires pour le réseau haute tension et pour le transport électrique. D'autre part, le remplacement des centrales nucléaires par des centrales au gaz conduit à une augmentation massive d'émission de gaz à effet de serre ainsi qu'à une plus grande dépendance à l'importation de gaz. L'arrêt de Doel-1, de Doel-2 et de Tihange-1 correspondrait à une quantité supplémentaire de 10-12 millions de tonnes de CO2 dans l'atmosphère et est en opposition totale avec la poursuite de nos engagements de Kyoto ! Finalement, un argument particulièrement important dans cette discussion est sans conteste l'aspect économique et social. La consommation énergétique belge par habitant est supérieure de 50% à la moyenne européenne en raison d'une plus grande concentration industrielle dans notre pays. Un approvisionnement stable et concurrentiel est d'importance primordiale pour le maintien du travail de dizaines de milliers de gens. La Confédération nationale du personnel de cadre déclare, de manière la plus directe, qu'une politique misant tout sur le gaz conduit dans le futur, tout comme lors des crises du pétrole de 1973 et de 1981, notre pays à un choc gazeux auquel notre économie ne pourra résister. Nous avons déjà vu combien l'interruption de livraison de gaz constitue une arme économique et politique décisive. Leur conclusion est sans ambiguité: un "Mix Energie" crédible ne saurait être constitué uniquement de gaz et d'énergie renouvelable! A plus longue échéance, il existe une nouvelle énergie quasi-inépuisable, l'énergie nucléaire de fusion qui ne pourrait cependant jouer un rôle qu'à la fin du siècle. La fusion nucléaire contrôlée est sûre et environnementalement favorable. Les carburants sont le deutérium de l'eau et le tritium obtenu à partir du lithium, fort abondant. En fait, la fusion contrôlée est celle qui a lieu de manière permanente au centre du soleil et qui produit le rayonnement solaire. Cela semble simple, mais sur terre, c'est très complexe en raison des 150 millions de degrés nécessaires à la réalisation de la fusion dans de machines compactes de gaz à l'état de plasma.
Conclusion
Il nous paraît de la plus haute importance que les choix politiques concernant notre avenir énergétique soient sereins et tiennent compte de tous les aspects scientifiques et économiques. Les études de la CREG et de la Commission 2030 mettent en évidence les conséquences graves d'une politique irréfléchie ainsi que la nécessité d'un portefeuille énergétique équilibrée. Des assertions simplistes du type "Non au nucléaire, le soleil et le vent avec du gaz naturel peuvent tout" ne correspondent pas à la réalité scientifique et économique et trompent donc le public. La responsabilité incombe aux politiques : seule une prise de décision sage, réfléchie et courageuse peut empêcher l'imposition d'une lourde hypothèque sur tous les citoyens de notre pays.