Valérie Trierweiler : la dandy de la République

lundi 18 juin 2012, 14:09

Daniel Salvatore Schiffer, Philosophe, auteur « Le Dandysme - La création de soi » (Bourin Editeur).

On savait Valérie Trierweiler, la compagne de François Hollande, intelligente et cultivée : ses chroniques à Paris Match font souvent mouche !

On la savait également belle et distinguée : son allure lors de la cérémonie d'investiture de François Hollande à la Présidence de la République a paru même infiniment plus chic, avec sa simple mais élégante robe noire et ses fins escarpins à hauts talons, que la gracieuse Carla Bruni, alors quelque peu godiche, à côté d'elle, avec ses chaussures plates, son pantalon un peu long et son air fatigué.

Mais on la sait maintenant libre aussi : ce qui, dans la France un peu coincée d'aujourd'hui, surtout chez ces politiciens engoncés en leurs très conventionnelles postures de circonstance, ne peut que surprendre ce que d'aucuns appellent, à raison, la « pensée unique ».

Car c'est de cet inestimable esprit d'indépendance, le bien le plus précieux pour tout homme et toute femme épris de cette valeur suprême qu'est la liberté de pensée et de parole, dont la première dame de France a fait preuve en affichant son soutien, contre les injonctions du Parti Socialiste et donc son compagnon lui-même, le Président de la République, à Olivier Falorni, dissident socialiste et adversaire de Ségolène Royal aux législatives.

Le premier drame de France, comme l'ont qualifié les mieux inspirés ! Je suis convaincu que cette femme d'une rare noblesse de sentiments, comme de force de caractère, n'a agi là qu'en conscience – l'emploi du terme « désintéressé », dans ce fameux tweet, tend à le prouver – et non mue par un esprit de vengeance personnelle, de mesquine rivalité ou de vulgaire jalousie.

Ce séditieux et nécessaire esprit d'indépendance, signe d'une appréciable âme rebelle, Jules Barbey d'Aurevilly, l'explique bien, dans le superbe tableau qu'il brossa, dans son essai sur le dandysme, de Lord Brummell, alors surnommé le « prince des dandys » et l'« arbitre de l'élégance » : « Ce qui fait le Dandy, c'est l'indépendance. Autrement, il y aurait une législation du Dandysme, et il n'y en a pas », y précise-t-il.

Il ajoute, y conférant une définition pertinente et originale du dandy : « Tout Dandy est un oseur, mais un oseur qui a du tact, qui s'arrête à temps et qui trouve, entre l'originalité et l'excentricité, le fameux point d'intersection de Pascal. »

Puis il conclut : « Ainsi, une des conséquences du Dandysme (…) est-il de produire toujours l'imprévu, ce à quoi l'esprit accoutumé au joug des règles ne peut pas s'attendre en bonne logique. (…). C'est une révolution individuelle contre l'ordre établi (…). Le Dandysme, (…) se joue de la règle et pourtant la respecte encore. Il en souffre et s'en venge tout en la subissant ; il s'en réclame quand il y échappe ; il la domine et en est dominé (…). Pour ce jeu, il faut avoir à son service toutes les souplesses qui font la grâce, comme les nuances du prisme forment l'opale, en se réunissant. C'était là ce qu'avait Brummell. Il avait la grâce comme le ciel la donne et comme souvent les compressions sociales la faussent. Mais enfin il l'avait, et par-là il répondait aux besoins de caprice des sociétés ennuyées et trop durement ployées sous les strictes rigueurs de la convenance. Il était la preuve de cette vérité (…) : c'est que si l'on coupe les ailes à la Fantaisie, elles repoussent plus longues de moitié. »

De fait : « cette révolution individuelle contre l'ordre établi », cette subtile manière de se « jouer de la règle tout en la respectant encore », cette adroite façon de « s'en venger tout en la subissant » et de « la dominer en étant dominé », c'est là l'immense et rare privilège dont peut se targuer aujourd'hui la belle Valérie !

Cette femme dandy des temps modernes, magnifiquement insolente avec ses tweets impromptus qui font jaser jusqu'aux plus mauvaises langues du Palais Bourbon, affolent les cerveaux les plus compassés de la République et font trembler jusqu'aux ors de l'Elysée, a, comme tout authentique dandy, l'étoffe, alliée au panache, des héros : courageux et solitaires, insoumis même dans l'adversité et indomptables même sous la contrainte.

C'est là, du reste, la plus profonde et juste des définitions que l'on ait donnée du dandysme : « le dandysme est le dernier éclat d'héroïsme dans les décadences », établit Baudelaire.

Certes serait-il inexact de dire que la France contemporaine vit aujourd'hui, malgré son conformisme ambiant et son moral en berne, une époque de décadence. Elle vient même de prouver, avec l'élection de François Hollande à la tête de l'Etat, le contraire : l'alternance politique est un signe de bonne santé démocratique. Mais, enfin, serait-elle donc devenue à ce point provinciale, « bon chic bon genre » et petite-bourgeoise, que même Ségolène, femme pourtant réputée émancipée, ne comprendrait pas combien Valérie, ainsi parée de la race des seigneurs, s'avère… royale ?

Il n'est pas d'ordre qui tienne, ni de diktat qui vaille, pas même émanant du parti de la personne avec laquelle on partage sa vie, face à un dandy pour qui l'existence consiste à se poser en s'opposant, pour mieux s'imposer : question d'exigence intellectuelle plus encore qu'esthétique.

On appelle cela le style !

Quant à savoir si l'autorité du Président aurait été ainsi écornée, c'est là une question dont un dandy, libertaire et subversif, n'a que faire : « La désobéissance, pour qui connaît l'histoire, est la vertu originelle de l'homme. C'est par la désobéissance que le progrès s'est réalisé (…) et par la révolte. », affirme Oscar Wilde, faisant de la rébellion un facteur de progrès pour toute civilisation, dans cette utopie socialo-anarchiste que représente ce livre qu'est le bien nommé « L'âme de l'homme sous le socialisme. »

Valérie Trierweiler, la dandy de la République !

Reste à espérer qu'elle n'aura pas à payer le très cher prix de cette liberté qu'elle ose ainsi s'accorder à l'ombre de l'Elysée, mais sous la lumière des projecteurs. C'est pour ce type d'impudence que Lord Brummell fut banni de Buckingham Palace par le Prince de Galles, à qui il s'était permis de tenir tête lui aussi.

Il fut répudié, jusqu'à un exil forcé, par tous les courtisans de Londres. Il n'en manque pas non plus, aujourd'hui, à Paris, où, si on ne coupe certes plus les trop fortes têtes, on sait néanmoins encore comment abattre les trop grandes gueules.