« Picnic the Streets » : ce n’est qu’un début

jeudi 21 juin 2012, 09:48

Philippe Van Parijs Professeur aux universités de Louvain (Chaire Hoover d’éthique économique et sociale) et d’Oxford (Faculté de droit).

Lettre ouverte à Monsieur Freddy Thielemans,

Bourgmestre de la Ville de Bruxelles

Monsieur le Bourgmestre,

Comme vous le savez, nous étions plus de deux mille assis le dimanche 10 juin dernier sur la Place de la Bourse ensoleillée, surtout des jeunes, Belges et non-Belges, francophones et néerlandophones, avec nos sourires et nos tartines, mais sans votre autorisation. Ce fut un moment magique pour notre ville. Même le Wall Street Journal et Al Jazeera ont pris la peine d’y faire écho.

Vous n’avez vous-même pas tardé à réagir. Cinq jours plus tard à peine, vous avez rendu publique votre décision de libérer le boulevard Anspach du trafic automobile chaque dimanche après-midi de cet été. Vous pouviez du reste le faire sans complexe, tant le pique-nique avait suscité d’engouement parmi vos collègues mandataires bruxellois de toute coloration. Les échevins Christian Ceux (CDH) et Philippe Close (PS), les députées Els Ampe (Open VLD) et Marie Nagy (Ecolo), le sénateur Alain Courtois (MR), le secrétaire d’état Bruno De Lille (Groen), le ministre Pascal Smet (SP.A), tous avaient tenu à exprimer leur sympathie par leur présence souriante devant la Bourse.

Il s’agit là d’une victoire importante contre le fatalisme, dont il y a lieu de vous remercier et qu’il s’agira de fêter dignement ce dimanche 24 juin, lors du premier Picnic Anspach que vous faites plus que tolérer. Cette victoire suffira-t-elle à satisfaire les pique-niqueurs ? Evidemment non. Il ne s’agit après tout que d’interrompre le trafic automobile moins de 2 % du temps sur 10 % des boulevards du centre pendant deux mois sur douze. Or, tous sont persuadés qu’un réaménagement bien plus général et permanent est indispensable. Vous aussi d’ailleurs, puisque vous avez tenu à rappeler que vous aviez dans vos cartons un plan de mobilité pour le centre-ville qui pourrait être réalisé à partir de 2014.

Le problème, vous le savez, est que cela fait longtemps que la Ville commande des études et fait des plans sur cette partie du Pentagone. Ainsi, le 26 mars 2004, la presse annonçait que la Ville disposait désormais d’un plan directeur basé sur des études du Groupe Planning entamées en 1998 : « Les grands boulevards au cœur de Bruxelles seront réaménagés en zone de circulation lente à la mesure du flâneur. Les trois kilomètres de l’axe Max-Anspach-Lemonnier recevront de larges trottoirs, des arbres et seulement deux voies de circulation sur toute la longueur » et la Place de Brouckère « deviendra un grand espace public ». Mieux encore : « La Ville de Bruxelles soutient le plan, le financement est disponible. La demande de permis est pour bientôt. Les travaux commenceront probablement fin 2005. » Or on attend toujours.

A cela vous répliquez que votre nouveau plan est meilleur. Vous avez raison. Au contraire du plan de 2004, le plan actuel rend la traversée Nord-Midi impossible pour les voitures et fait de la Place de la Bourse une véritable place piétonne. Bravo ! Mais vous comprendrez que plus de dix ans d’immobilisme n’incitent pas tout le monde à vous faire une confiance aveugle. Il serait certes très injuste de faire de vous le seul coupable. Mais ceux qui méritent le plus de nous gouverner ne sont-ils pas ceux qui parviennent à agir malgré les obstacles, pas ceux qui parviennent à rejeter sur d’autres la responsabilité de leur inaction ?

Heureusement, cet été va vous donner l’occasion de prouver par des actes que nous pouvons désormais prendre vos promesses au sérieux. Comment ?

Voici quelques suggestions que je vous fais, avec toute la modestie qui sied à qui ne porte pas vos lourdes responsabilités ni n’a à se faire du souci pour les prochaines élections.

1. La fermeture du boulevard Anspach au trafic le dimanche après-midi, avez-vous dit d’emblée, pourrait être assortie d’exceptions. La première interviendrait déjà pour les soldes du 1er juillet. Mais ne pensez-vous pas que la foule attendue prendra plus de plaisir à jouir de toute la largeur du boulevard qu’à se presser sur des trottoirs trop étroits, encaisser le vacarme des voitures et inhaler leur pollution ?

2. Prudent, vous n’avez concédé à ce stade que trois heures par dimanche sur une portion des boulevards pendant deux mois. En l’absence de désastres inattendus (embouteillages monstres, ébriété de masse ?), qu’est-ce qui pourrait vous empêcher de décréter avant la fin de l’été une extension significative de la zone piétonne dans l’espace comme dans le temps ?

3. La circulation en boucle, sans traversée Nord-Sud, telle que prévue par votre nouveau plan, ne mérite-elle pas d’être testée pour du vrai, en tout ou en partie, dès cet été ? Pour cela, pas besoin de nouvelles études ni d’aménagements lourds et coûteux. Quelques blocs de béton bien placés devraient suffire, que l’un ou l’autre artiste pourrait même décorer d’élégants graffitis.

4. De toutes les places de Bruxelles, celle qu’habitants et visiteurs s’accordent le plus facilement à juger scandaleusement envahie par les voitures est la place du Sablon. Faudra-t-il attendre « Picnic the Squares » pour la libérer à son tour, en commençant par le dimanche après-midi ?

Ce ne sont là que quelques suggestions. Vous en avez peut-être de meilleures. Mais si rien de tout ceci ne se fait d’ici à septembre, la génération Facebook, généreuse et efficace comme elle l’a été, n’aura pas seulement le droit de repasser à l’action. Elle en aura le devoir. Pas pour vous ennuyer, mais pour vous aider à prendre, contre les égoïsmes et les myopies, les décisions urgentes qu’appelle l’intérêt général.

Réhabiliter radicalement les espaces publics de nos villes est bien plus qu’une « idée tout à fait charmante ». C’est une priorité absolue si nous voulons que nos enfants et petits-enfants puissent vivre mieux que nous tout en devant consommer moins. Notre ville, capitale de l’Europe, se doit de montrer le chemin.

En attendant le plaisir de pique-niquer en votre compagnie ce dimanche, je vous prie de croire, Monsieur le Bourgmestre, à mes sentiments les plus bruxellois.