« La Grèce, une jeune démocratie de 38 ans »

MAROUN LABAKI

vendredi 22 juin 2012, 13:56

CLIENTÉLISME, CORRUPTION : ce sont des réalités, qui s'expliquent. Mais l'Europe a toujours su que les Grecs manipulaient leurs chiffres !

ENTRETIEN

Françoise Arvanitis

La Française Françoise Arvanitis, 76 ans, vit en Grèce depuis plus d'un demi-siècle. Journaliste, longtemps correspondante de grands journaux français et italiens, elle a été jusqu'à sa retraite l'une des « grandes gueules » de la scène médiatique athénienne. A tu et à toi avec nombre de dirigeants politiques, mais aussi totalement au fait des réalités de la société grecque, elle était l'une des meilleures expertes du pays. Pour nous, elle a accepté de replonger dans l'actualité

ATHÈNES

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Françoise Arvanitis, depuis plus de cinquante ans, vous observez, analysez, décrivez – et aimez – la Grèce. Avez-vous jamais pensé qu'elle en arriverait là ?

Cela faisait quelques années, et en particulier depuis le gouvernement Nouvelle Démocratie de Caramanlis, entre 2004 et 2009, que l'on voyait un gouffre financier se creuser. Le Pasok a joué un rôle dans la situation actuelle, mais les cinq années de Caramanlis ont été catastrophiques : corruption, bureaucratie, fabuleuse incompétence, scandales à répétition, etc.

Il y a une autre responsabilité, sur laquelle je voudrais insister : celle de la Commission européenne et des autres Européens, qui étaient parfaitement au courant. M. Barroso connaissait très très bien la situation de la Grèce et sa vulnérabilité, et il a laissé faire. Parce qu'il avait besoin du vote de M. Caramanlis, qui fait partie lui aussi du PPE, pour être reconduit à la tête de la Commission. Ils étaient comme larrons en foire !

En 2009, les socialistes du Pasok ont gagné les élections, avec Papandréou à leur tête. Ce n'est peut-être pas la personnalité la plus efficace, mais il a constaté, il a dénoncé, il a fait ce qu'il a pu – et ce n'était vraiment pas suffisant. Lui était décidé à prendre des mesures strictes dès le début, je pense, mais ça freinait des quatre fers dans toute la société, dans les partis, y compris dans le sien, etc. Vous comprenez : on ne peut pas exiger que tout un système et toute une administration se transforment comme ça, d'un coup.

Ce pays est-il gangrené par le clientélisme et la corruption ?

Oui ! Voyez la santé. Dans le secteur public, pour se faire opérer, on doit donner au chirurgien de l'hôpital une enveloppe conséquente parce que sinon il vous reporte à perpète. D'ailleurs, pour le moment, la santé est le secteur le plus terriblement touché.

La corruption ? Les Grecs considèrent que c'est naturel. On donne au pope et au médecin, comme ça. Il y a une soumission naturelle à certains diktats. On a toujours fait comme ça, donc on continue à faire comme ça.

Mais alors comment en sortir ?

Il faut un gros choc, et c'est ce qui se passe en ce moment. Pour la première fois, on entend beaucoup de Grecs depuis six mois dire : c'est la faute aux politiciens pourris, à l'Europe, au capitalisme financier, etc., mais c'est aussi notre faute ! Je dirais que les Grecs vivent, pour 40 % de leur vie, dans l'illégalité…

Cela dit, ce ne sera pas facile d'éradiquer la corruption.

La Nouvelle Démocratie d'aujourd'hui est-elle différente de celle de 2004-2009 ?

Certainement pas ! Le Pasok non plus n'a pas changé. Simplement, ils sont plus conscients du contexte international. Les Grecs ont été aveugles à ce qui se passait autour d'eux. Là, ils ont été ramenés à la réalité ! Et avec quelles pressions internationales ! Les gens ont finalement pris peur, c'est évident, et ils ont compris que les caisses de l'Etat étaient vides.

Dans la petite île d'Astypalia par exemple, que je connais bien, 897 personnes ont voté dimanche dernier. La Nouvelle Démocratie a eu 34 % et le Pasok 25 %. Ils ont obtenu la majorité, ce qui n'était pas le cas le 6 mai. Mais Chryssi Avghi, l'« Aube dorée » néonazie, a eu 21 votes ! Pourquoi ? Il n'y a aucune menace particulière qui pèse sur Astypalia et qui pourrait justifier un vote Chryssi Avghi. La montée de ce parti est très grave.

C'est une réaction nationaliste, d'un peuple humilié ?

Il y a un nationalisme frustré, qui est resté très fort en Grèce. On l'avait vu avec la question de la Macédoine, du nom du pays voisin.

Il ne faut pas oublier que le slogan des colonels, c'était « La Grèce des Grecs chrétiens » ! Mihaloliakos, le leader de Chryssi Avghi, répète sans arrêt que tous ceux qui ne sont pas grecs, ici, ce sont des ennemis. C'est monstrueux ! Et je ne comprends pas d'ailleurs comment l'Europe peut accepter ce discours.

Mais donc la façon dont on a traité la Grèce est impardonnable. L'autre grave erreur, c'est l'exigence de faire toutes ces réformes en six mois, la pression de l'urgence.

Et ce nouveau gouvernement ?

Ce ne sont pas des nouveaux ! C'était ça l'avantage de Syriza. Si Syriza avait été un parti raisonnable, ne se posant pas en champion de la révolution anti-capitaliste mondiale, ce qui était grotesque…

Cela dit, la balle est aussi dans le camp des Européens maintenant. La menace de paupérisation de la société grecque est très grave !

Est-ce que le Syriza aurait pu moderniser la Grèce ?

Ils auraient eu une volonté plus forte de le faire. Modernisation, ç'a été le mot-clé des années Simitis. Il en parlait du matin au soir – pendant dix ans. Et ça n'a pas marché. Parce qu'il y a des pesanteurs terribles dans l'administration grecque.

Quel est le vrai bilan de Costas Simitis ?

C'était un homme de bonne volonté, qui n'a pas pu lutter contre l'appareil de son parti, le Pasok, contre les éléphants du Pasok. Il avait aussi une obsession européenne, qui lui a fait accepter les « arrangements » comptables – avec les banques américaines – ayant permis l'entrée de la Grèce dans l'euro. Par une voie purement légale, ça n'aurait pas pu s'arranger. Mais tous les Grecs en sont persuadés : la Commission européenne était parfaitement au courant, et complice.

Au bout de cinquante ans, êtes-vous fâchée avec les Grecs ?

Non ! La Grèce m'a donné beaucoup de choses et reste un pays extrêmement attachant. C'est un pays qui est passé par des troubles comme peu d'autres dans l'Union européenne. La Grèce n'a pas eu le communisme soviétique, mais elle est passée de la dictature de Metaxas à la guerre, de la guerre à la guerre civile, de la guerre civile à une répression et à un non-Etat de droit total pendant des années ; au moment où il y a eu le Printemps grec, en 1964, les puissances étrangères, et en particulier les Etats-Unis, ont considéré que c'était dangereux et qu'il fallait faire un coup d'Etat ; puis il y a eu les colonels de 1967 à 1974…

Donc, finalement, le pays n'est normalisé que depuis 38 ans ! Ce n'est pas beaucoup. C'est un pays dont les dysfonctionnements proviennent de ses bases mêmes…

Non, je ne suis pas fâchée avec la Grèce, mais je regrette le gâchis. Il y avait beaucoup de possibilités dans cette société, intellectuelles, culturelles, etc. Dans les vingt dernières années, il y a eu un pourrissement de la société. Maintenant, on ne parle plus que de fric et de foot. C'est vrai. Mais ce n'est pas propre aux Grecs.