Sécurité d'approvisionnement et nucléaire: un mauvais débat

vendredi 22 juin 2012, 13:53

Estelle Cantillon Maître de recherche FNRS et professeur d'économie à la Solvay Brussels School of Economics and Management à l'ULB

Les opinions tranchées fusent de toute part concernant la décision que le gouvernement compte prendre la semaine prochaine sur le timing définitif de sortie du nucléaire. Malheureusement, le débat est mal posé. La réponse risque d'être inadéquate.

Notre pays s'est engagé, dans le cadre de la directive européenne « 20-20-20 », à consommer à l'horizon 2020 13 % de son énergie d'origine renouvelable. Une grosse partie de celle-ci devra venir de la production d'électricité. Cet engagement européen explique les subsides importants dont les énergies renouvelables bénéficient actuellement dans notre pays.

Une partie de ces énergies renouvelables dépendent des conditions climatiques. C'est le cas du solaire et de l'éolien. Une turbine éolienne ne produit que quand il y a du vent. De même, les panneaux photovoltaïques ne produisent de l'électricité que quand il y a du soleil. En conséquence, elles ne sont pas disponibles systématiquement quand on en a besoin.

Ingénieurs et économistes sont d'accord pour dire qu'en présence d'énergie solaire ou éolienne, le parc de production d'électricité d'un pays doit évoluer vers plus d'unités de production flexibles, capables d'entrer en action rapidement quand il n'y a pas de vent ou de soleil. Le paradoxe, c'est qu'alors que les énergies solaire et éolienne rendent ces unités de production flexibles indispensables, elles détériorent aussi leur rentabilité en diminuant le nombre d'heures pendant lesquelles ces dernières sont effectivement appelées à produire.

Le véritable enjeu de la décision de la semaine prochaine est de savoir si la Belgique peut aujourd'hui mettre en place les mesures permettant d'assurer, à court et long terme, une politique d'approvisionnement adéquate (c'est-à-dire qui réponde aux besoins et évite les black-out), respectueuse de nos engagements européens, et cela, au moindre coût pour les consommateurs et les contribuables.

Différentes solutions existent. J'en propose une, adaptée à la Belgique et facile à mettre en œuvre (1) : un mécanisme de support financier à la mise en disponibilité d'une capacité flexible, même si elle n'est pas utilisée. Deux éléments sont essentiels afin de s'assurer que nous ne payerons pas plus qu'il ne le faut pour cette capacité :

– Le mécanisme doit pouvoir considérer toutes les façons possibles de contribuer des capacités flexibles au système, qu'elles viennent de turbines au gaz ou d'un gros consommateur industriel qui accepte de consommer moins en période de pointe, par exemple.

– Une responsabilisation financière de tous les acteurs du secteur (et donc aussi des producteurs d'énergies renouvelables) en fonction des besoins de capacité flexible qu'ils génèrent.

Ces deux éléments permettront de restaurer des signaux clairs afin de favoriser l'innovation et d'orienter les décisions des producteurs et consommateurs, et ainsi garantir notre sécurité d'approvisionnement et le respect de nos engagements à moindre coût.

Qu'en est-il du nucléaire dans tout cela ? Ce n'est pas une source d'énergie flexible : nos réacteurs tournent 7 jours sur 7, 24 h sur 24, indépendamment de la demande, du soleil ou du vent. Dans notre pays, le nucléaire couvre environ 85 % des besoins électriques de base (pendant la nuit). Si l'on rajoute les autres technologies qui produisent de l'électricité 24 h/24, toute autre source d'énergie est pratiquement superflue lors des périodes de basse consommation. Déjà aujourd'hui, nous éclairons parfois nos autoroutes de jour afin d'éliminer le surplus d'électricité produite par l'éolien et le solaire.

Etant donné les investissements massifs en renouvelables nécessaires ces 10 prochaines années pour rencontrer nos obligations européennes, ce phénomène risque de s'accentuer si nous n'adaptons pas notre parc de production.

Dans ces conditions, proposer comme certains de postposer jusqu'en 2025 la fermeture des 3 plus vieux réacteurs, c'est garantir que consommateurs et contribuables paieront deux fois notre sécurité d'approvisionnement et nos engagements européens : une première fois en subsidiant l'éolien et le solaire dont l'électricité sera régulièrement « jetée par la fenêtre » et une seconde fois en payant l'électricité qu'ils consommeront.

Le timing de sortie du nucléaire doit être pensé dans le contexte plus global de l'adaptation de notre parc de production électrique. Le moment est venu d'opter pour des solutions, comme celle ci-dessus, qui non seulement garantissent notre sécurité d'approvisionnement et respectent nos engagements européens, mais le font au moindre coût.

(1)www.ecares.org/ecantillon.html