Baris Terkoglu, lui, passera l’été à l’ombre en Turquie

jeudi 28 juin 2012, 10:37

Philippe Leruth Vice-président de la Fédération européenne des journalistes (FEJ)

Manifestation ce jeudi midi devant l’ambassade de Turquie à Bruxelles. Pour attirer l’attention sur le cas de Baris Terkoglu, ce journaliste emprisonné depuis 500 jours.

Les charters ont commencé à débarquer des milliers de touristes belges sur les plages d’Antalya, Izmir, ou Bodrum : comme l’an dernier, ils y feront le plein d’un généreux soleil.

Ce soleil, Baris Terkoglu l’apercevra à peine : le 18 juin, le tribunal d’Istanbul devant lequel il comparaît avec 12 confrères journalistes a fixé au 14 septembre la prochaine audience de son procès. Il passera donc l’été dans l’immense prison de Silivri, où il va vivre, ce jeudi, sa 500e journée de détention préventive. Pour l’occasion, les journalistes belges, dont l’association professionnelle, l’AGJPB, l’a « adopté » fin 2011, exprimeront pacifiquement leur solidarité avec lui et avec la centaine de journalistes turcs actuellement sous les verrous, devant l’ambassade de Turquie à Bruxelles. Ils réclameront leur remise en liberté immédiate. Et ils déposeront à l’ambassade une lettre de protestation contre les atteintes à la liberté de la presse, de plus en plus fréquentes.

Appréhendé le 14 février 2011, Baris Terkoglu, 31 ans, voit son procès, interminable, progresser par saccades : ouvert le 22 novembre 2011, il s’est poursuivi le 26 décembre ; puis le 12 février et enfin le 18 juin. Et il reprendra le 14 septembre… Aux yeux des autorités turques, les prévenus sont coupables, comme leurs consœurs et confrères déjà condamnés parfois à de très lourdes peines, d’appartenance à une organisation terroriste. Pour les premiers, c’était le PKK, le Parti du Peuple du Kurdistan. Pour ceux-ci, c’est la nébuleuse Ergenekon, qui aurait planifié un coup d’État militaire. Selon l’accusation, les journalistes avaient pour objectif, par exemple en évoquant le printemps arabe, de susciter des troubles qui auraient justifié une intervention de l’armée turque…

Cette paranoïa cible des universitaires, des syndicalistes, et des artistes, autant que des journalistes. Et des politiques : la récente condamnation à dix ans de détention pour « propagande en faveur d’une organisation terroriste » de Layla Zaman, la première élue kurde au Parlement d’Ankara, déjà emprisonnée pendant dix ans sous la dictature militaire, a suscité l’indignation d’Hélène Flautre. La présidente de la délégation du Parlement européen pour les relations avec la Turquie y voit la preuve « que la liberté d’opinion est aujourd’hui menacée en Turquie par les tribunaux et le code pénal ».

En 2010, on dénombrait 64 journalistes turcs incarcérés ; aujourd’hui, ils sont plus de 100 : ce décompte fait de la Turquie le pire pays européen, et un des pires au monde, sous l’angle de la liberté de la presse. La Fédération européenne des journalistes dénonce la criminalisation du travail journalistique et postule la modification d’articles du code pénal et de la loi antiterroriste qui permettent cette criminalisation.

En fin d’année dernière, la FEJ a demandé à ses membres d’« adopter » un journaliste détenu, sur le modèle d’Amnesty International avec les prisonniers politiques. L’AGJPB a été la première à répondre à cet appel. Aujourd’hui, celle-ci redit son indignation. Et demande aux autorités belges de la partager.

La réponse timorée du Premier ministre Elio Di Rupo a été assez décevante ; le langage du ministre des Affaires étrangères Didier Reynders à son homologue turc a mieux répondu à son attente. Quant à la Fédération Wallonie-Bruxelles, elle vient de conclure sans état d’âme avec la Turquie un partenariat dont le volet médias prévoit… l’échange de journalistes ! Le contexte géopolitique impose sans doute de ménager le gouvernement turc. Il l’oblige surtout à être exemplaire, s’il veut vraiment donner un exemple démocratique aux pays qui ont vécu le printemps arabe. En respectant d’abord la liberté de la presse, thermomètre de la démocratie.