Des architectes pour l'Europe

jeudi 28 juin 2012, 14:04

Vincent Van Quickenborne Ministre des Pensions

Ces jeudi et vendredi, un sommet européen se tient à Bruxelles. Un sommet qu'on appelle, une fois de plus, « de la dernière chance » et qui concerne la monnaie commune.

Un choix se pose à Angela Merkel aujourd'hui : entrer dans l'histoire comme Robert Schuman qui a dessiné les plans de l'Europe ou comme Otto von Bismarck qui a voulu, aux dépens des autres, faire dominer la jeune Allemagne en Europe. François Hollande doit choisir lui aussi : suivre Jean Monnet, l'un des architectes de l'intégration européenne, ou Napoléon Bonaparte qui, malgré son éphémère suprématie européenne, a sonné le début de la fin de la toute-puissance française. L'enjeu est énorme : il en va de notre monnaie, de notre marché et de notre projet européen.

Si Angela Merkel s'entête à refuser toute forme de mutualisation de la dette européenne, elle prendra la tête d'une Europe fragilisée. La mutualisation des dettes au moyen d'euro-obligations, d'une agence européenne de la dette ou d'un fonds de secours permettrait en effet d'améliorer la solvabilité en déclin des pays PIIGS (acronyme désignant le Portugal, l'Irlande, l'Italie, la Grèce et l'Espagne). Sinon, les pays européens ne sortiront jamais du cercle vicieux induit par des titres publics scabreux qui mettent les banques en péril, banques dont le sauvetage par des pouvoirs publics affaiblis pousse encore un peu plus ceux-ci dans le rouge.

François Hollande, pour sa part, doit comprendre que réclamer des mesures européennes de croissance sans accepter une discipline fiscale et budgétaire revient à mener une politique similaire à celle qui a contribué à la crise. Qui plaide pour une gestion commune des dettes européennes et veut mettre en place une politique européenne de relance doit être disposé à rendre des comptes aux autres États membres et à la Commission européenne. Personne n'empêche d'ailleurs Hollande de d'ores et déjà mettre sur les rails sa politique nationale de relance. Pour ce faire, il peut s'inspirer de l'Allemagne qui a créé un nombre considérable d'emplois pour les ouvriers peu qualifiés ces vingt dernières années, par la modération salariale et par des réformes judicieuses du marché du travail. L'Allemagne est l'exemple vivant qu'une politique au départ conspuée comme étant pétrie d'austérité et d'économie génère à plus long terme de la croissance.

Choisir entre la stratégie française et allemande serait une demi-solution. Partant, il est d'autant plus surprenant que l'on discute toujours de ce qui doit intervenir en premier : une discipline budgétaire accrue ou un plan de relance européen. Comme si nous avions encore le choix. Le sommet européen d'aujourd'hui doit miser sans détour sur la poursuite de l'intégration européenne et la note Van Rompuy en est une première étape essentielle. Il faudrait plus de pouvoirs pour la Commission européenne, une politique économique commune et un renforcement de la démocratie européenne.

Dans ce contexte, le refus français de transférer de la souveraineté nationale à l'Europe s'apparente de plus en plus à un combat d'arrière-garde. Premièrement, la souveraineté s'arrête où s'arrête la solvabilité. Un pays qui n'est plus en mesure d'assumer seul sa dette perd de facto le contrôle budgétaire. De surcroît, dans un monde globalisé, la signification de souveraineté nationale est loin d'être évidente. Quelle influence la France espère-t-elle encore exercer à elle seule sur la scène internationale de nos jours ? Économiquement, le pays est totalement encapsulé dans l'Union et sur le plan géopolitique, la grandeur française est un lointain souvenir.

Renoncer à la souveraineté nationale n'est pas un problème à condition que l'Europe de demain soit plus démocratique. Pas via des référendums ponctuels, mais par un renouvellement démocratique fondamental. Une Commission européenne, avec à sa tête un président directement élu, qui doit fonctionner comme un gouvernement européen contrôlé par un Parlement directement élu à égalité avec le Conseil.

Een 1948, Robert Schuman évoquait l'avènement d'une opinion publique européenne. La réalité actuelle est autre. Les leaders européens suivent servilement leur opinion publique nationale, alors que nous avons besoin de dirigeants mobilisateurs. Pour George Soros, le projet européen doit redevenir la création d'une société ouverte qui soulève l'imagination des gens. Plus aucun chef d'État et de gouvernement européen aujourd'hui n'ose encore parler comme cela. Voilà l'enjeu de ce sommet : Merkel et Hollande choisiront-ils Monnet et Schuman ou Bismarck et Napoléon ? Veulent-ils être des architectes ou des généraux ?