« La Belgique a joué un rôle dans le programme nucléaire iranien »

JOAN CONDIJTS

jeudi 28 juin 2012, 14:04

ENTRETIEN

Luc Barbé

le penseur de Groen

Fin connaisseur de la sphère énergétique, cet homme qui passera le cap de la cinquantaine en août prochain, est l'un des idéologues du parti écologiste flamand, Groen. Il a également été député, parlementaire flamand, et dirigé le cabinet d'Olivier Deleuze (Ecolo) lorsque ce dernier était secrétaire d'Etat à l'Energie (de 1999 à 2003), soit au moment du vote de la loi de sortie du nucléaire.

En 1945, les bombes atomiques qui pulvérisent les cités japonaises d'Hiroshima et Nagasaki contiennent de l'uranium issu d'une mine du Congo belge. L'exploitant, Union minière (devenu aujourd'hui Umicore), fut durant une décennie le premier fournisseur du précieux élément des Etats-Unis. Un fait historique connu. Luc Barbé, l'un des penseurs du parti écologiste flamand Groen, est parti de cette livraison meurtrière afin de voir si cette contribution belge fut la seule. La réponse est négative. Dans le livre qui relate cette enquête minutieuse et fouillée, l'auteur montre quel fut le rôle de la Belgique et de ses entreprises dans la production d'armes nucléaires sur la planète. Et surtout la complicité qui fut celle du royaume, avec laquelle plusieurs dictatures et autre régimes aux confins de la démocratie se procurèrent ou faillirent se procurer la bombe.

Qu'avez-vous découvert ?

Mes recherches m'ont amené à lire des dizaines de livres, de rapports, à éplucher des sites web et des archives : les résultats sont bouleversants. La Belgique n'a pas uniquement aidé les Etats-Unis et la Grande-Bretagne à se procurer la bombe atomique, elle a aussi joué un rôle dans les programmes nucléaires militaires d'une dizaine d'autres pays, en général avec l'approbation du gouvernement belge. Le tout très discrètement. La France, l'Irak, l'Iran, la Libye, Israël et la Corée du Sud, Taïwan et le Pakistan ont ainsi bénéficié, d'une manière ou d'une autre, d'un soutien ou d'une participation belge dans leurs efforts pour disposer de la bombe atomique.

Problématique ?

Je n'ai pas écrit ce livre avec les yeux d'un chercheur de 2012 qui s'émeut parce que des accords ont été conclus avec des Etats comme le Pakistan par des autorités publiques belges dans les années 60. Je me suis basé sur des critères objectifs. Et j'ai constaté que la Belgique a participé à la prolifération nucléaire alors qu'elle a signé le traité de non-prolifération. Ce qui pose clairement un problème d'ambiguïté. Sur la scène internationale, les représentants belges font des déclarations contre la prolifération – ce qui est très bien – mais celles-ci ne correspondent pas à la réalité.

Quelle est cette réalité ?

L'entreprise Belgonucleaire a par exemple fourni de la technologie et du know-how en matière de plutonium au Pakistan et à deux autres pays qui ont développé pendant des années un programme nucléaire militaire caché, en l'occurrence la Corée du Sud et Taïwan. Belgonucleaire a été aussi le « consultant nucléaire » de Khadafi qui a également essayé de se doter de la bombe. Sous pression des Etats-Unis, cette entreprise a dû se retirer des projets libyens. Une entreprise belge, propriétaire pour 50 % d'un institut public de recherche, le CEN, a donc diffusé pendant des années du know-how nucléaire sensible vers des pays ayant un programme nucléaire militaire. Plus récemment, plusieurs entreprises belges ont fourni à l'Iran des biens et technologies dits « double usage » (civil et militaire). Dans un de ces dossiers, la Sûreté de l'Etat a été tellement négligente que son patron a dû démissionner.

Ces acteurs belges n'ont-ils pas agi de bonne foi, ignorant les intentions de leurs « relations commerciales » ?

Dans la plupart des cas, non. Pour Kadhafi par exemple, tout le monde connaissait ses intentions. Idem en Iran où les intentions militaires sont claires.

La technologie est elle-même ambiguë : les entreprises livrent de la technologie civile qui peut être utilisée à des fins nucléaires…

C'est évidemment le cœur de la problématique : il n'y a pas d'uranium civil et d'uranium militaire. La technologie nucléaire a deux visages.

Votre livre ne se contente pas de dénoncer, vous faites également des recommandations…

Le problème, c'est évidemment le nucléaire en soi, mais je suis un réaliste : le nucléaire est encore là pour un certain temps. Donc il faut faire quelque chose. Je préconise notamment l'instauration d'un Comité « E » au Parlement pour faire des rapports sur les exportations liées au nucléaire ainsi que, dans un deuxième temps, le transfert du contrôle des licences d'exportation de biens et de matériel nucléaires à l'échelon européen afin d'éviter une concurrence entre Etats. Je plaide aussi pour un approfondissement de la recherche historique dans le domaine. Umicore a demandé à des historiens indépendants d'écrire son histoire. C'est un exemple à suivre.