Chocs électriques, nucléaires et politiques
mardi 10 juillet 2012, 13:55
mardi 10 juillet 2012, 13:55
L'arrêt programmé de l'exploitation des réacteurs nucléaires pour la production d'électricité a été confirmée. Une bassesse politicienne camouflée dans une prétendue conscience environnementale !
L'actualité est riche d'intéressants paradoxes. En une semaine, on a noté la communication du Centre européen de Genève (Cern) sur le boson d'Englert-Higgs, la célébration à Mol du soixantième anniversaire du Centre d'études nucléaires, et la décision du gouvernement belge d'imposer l'arrêt prochain de deux réacteurs nucléaires à Doel.
Le physicien belge François Englert et son collègue Robert Brout ont été les premiers, il y a plus de 40 ans, à suggérer le modèle d'une particule singulière, un « boson » (auquel bien injustement pour eux on allait donner d'abord le nom de leur collègue écossais Higgs), pour expliquer la masse des particules élémentaires. Le Cern vient de confirmer la découverte d'un mécanisme conforme au modèle d'Englert. C'est un événement d'une portée historique et planétaire. En d'autres temps, c'était à Bruxelles qu'à l'instigation d'Ernest Solvay la communauté scientifique mondiale se réunissait pour débattre de ces questions. Aujourd'hui, les Premiers ministres reçoivent avec fracas des sportifs, des stars du spectacle et des affaires, mais on n'a pas vu le gouvernement se précipiter pour manifester à F. Englert les félicitations qu'il mérite. O tempora o mores
À Mol, quelques « anciens » de la recherche nucléaire belge étaient réunis autour du prince Philippe pour commémorer discrètement en anglais ! la création il y a soixante ans du Centre d'études par quelques visionnaires. Parmi ces derniers, Pierre Ryckmans, un très grand commis de l'État, francophone anversois, ancien Gouverneur général du Congo, puis Commissaire à l'énergie atomique, dont on s'est bien gardé de citer le nom. En fait, on se serait cru à l'un de ces anniversaires que l'on célèbre en se disant que la prochaine fois le jubilaire sera décédé Et le Secrétaire d'État à l'énergie, requis pour la cause, de faire quelques pirouettes pathétiques : il lui fallait justifier anticipativement devant cet aréopage la décision qu'on savait déjà prise d'arrêter l'exploitation de l'énergie nucléaire en Belgique. Tout en vantant la recherche et le financement d'un nouveau réacteur, MYRRHA, un prototype des futures machines à fission celles que précisément la loi belge a prohibées ! Qui pourra suivre les méandres de cette politique ?
Puis est arrivée la confirmation par le gouvernement de l'arrêt programmé de l'exploitation des réacteurs nucléaires en Belgique pour la production d'électricité.
On notera que c'est Melchior Wathelet, un ministre social-chrétien, qui pousse sur le disjoncteur, alors que son parti a voté contre la loi de phasing out en 2003 et défendu depuis toutes les études qui en dénonçaient l'irréalisme On connaissait la capacité d'adaptation caméléonesque des « humanistes », cette fois ils ont fait encore plus fort : ils ont mis eux-mêmes en uvre le diktat des écologistes, qui sont dans l'opposition !
À l'origine de cette loi, il y a une bassesse politicienne, camouflée dans une prétendue conscience environnementale : il s'agissait alors pour Guy Verhofstadt d'écarter du pouvoir les démocrates-chrétiens. Quitte à payer aux « verts » les trente deniers de leur exigence doctrinaire et d'arrêter l'énergie nucléaire. La relecture dans les annales parlementaires, dix ans plus tard, des justifications de chacun est extraordinaire de duplicité, de résignation et d'arrière-pensées chez tous les partenaires des écologistes. Aujourd'hui, on n'entend d'ailleurs plus parler de changements climatiques : les centrales électriques au gaz naturel qu'on veut s'empresser de construire vont pourtant augmenter nos émissions carbonées !
Cela débouche sur un gâchis industriel. On tourne la page de 60 années de leadership technologique. Avec la reprise du fleuron qu'est Electrabel dans un grand groupe international devenu un leader mondial de l'énergie, la Belgique, ses ingénieurs et ses techniciens, auraient pu être le tremplin d'un rayonnement mondial des technologies de l'énergie : nucléaire, gaz, renouvelables. C'est ce qu'ont entrepris de construire la Chine, la Corée, la Russie et indirectement les États-Unis. L'indigence d'idée et le manque d'ambition des pouvoirs publics belges, la maladresse et l'arrogance de certains partenaires industriels et l'indifférence générale à l'égard des enjeux du monde ont tué dans l'uf ce qui aurait été un siècle plus tôt une ambition collective enthousiaste. Mais il y avait alors un pays
C'est aussi un échec pour la construction européenne, dont la Belgique est légataire. L'Allemagne, le modèle des écologistes, avait déjà décidé de mesures unilatérales très discutables, au prix de profonds effets collatéraux chez ses voisins, d'un accroissement des coûts collectifs et de ses émissions carbonées, et d'une plus grande dépendance extérieure de toute l'Union Européenne. Notre pays suit la même voie, à l'opposé des rêves des fondateurs de l'Union, qui avaient commencé par l'énergie : nucléaire, charbon et acier. Les États membres, eux, considèrent eux qu'ils sont seuls maîtres de leurs choix énergétiques. Nul n'entend laisser l'autre ou pire, la Commission se mêler de ses (grandes) affaires. On a vu, en matière monétaire et financière, à quels désastres cela conduit.
C'est fait, le gouvernement a tranché. Certains ont évoqué le courage politique des actuels décideurs. Ils se sont bien gardés d'aborder, comme on l'a fait en Suède ou en Finlande, les questions qui dérangent : les solutions de remplacement, leur coût et leur impact environnemental, l'avenir des combustibles nucléaires usés et du plutonium résiduel, le démantèlement des réacteurs, le choix d'un site pour l'évacuation des déchets. Dans ces deux démocraties modèles, où le gouvernement et le Parlement en ont longuement débattu et décidé en toute transparence, plus de deux tiers des citoyens sont désormais favorables à l'énergie nucléaire
Plus fondamentalement, c'est aussi une espèce de tournant dans notre attitude collective à l'égard de la science et de la technologie et de leur contribution au progrès, du rôle, de l'engagement et de la mobilisation des jeunes chercheurs. Qui se soucie des vrais enjeux d'un monde passé de 2,5 à plus de 7 milliards d'habitants en une seule génération ? Qui ne voit les drames de la pauvreté, du sous-développement, de l'accès à l'eau et aux ressources, les handicaps de l'inculture technique ? Qui a vraiment tenté de comprendre puis d'expliquer les peurs légitimes, respectables à l'égard des mystères de la nature et de la radioactivité, de l'avenir, de l'inconnu ?
Comme l'indiquait F. Englert à La Libre, « les gens sont souvent peu intéressés par la recherche d'une intelligibilité basée sur la rationalité [ ]or le mépris de la connaissance est un premier pas vers l'intolérance et le fascisme [ ]l'anti-intellectualisme est le phénomène qui a permis d'amener les foules vers n'importe quelle horreur ou absurdité ».
Décidément la sagesse de ce savant est déjà celle d'un lauréat du prix Nobel !