Nos enseignants devront-ils bientôt dire soixante-dix?

jeudi 12 juillet 2012, 14:05

Michel Seron Chef de département logopédie de l'Institut libre Marie Haps

Le nombre d'étudiants venus de France inscrits en logopédie dans des hautes écoles belges ne cesse de croître.

A ce rythme, il n'y aura bientôt plus de logopèdes belges.

Je m'interroge à propos de l'article paru dans l'édition du 4 juillet dernier dans lequel sont interrogés Monsieur le ministre Marcourt et Monsieur Rentier, recteur de l'Université de Liège, qui ne semblent pas vraiment prendre la mesure du phénomène qui nous occupe ; sachant en outre qu'à l'université, les bacheliers en psychologie avec orientation logopédie « bénéficient » toujours du décret non-résidents limitant ces étudiants à 30 % (circulaire nº 4080 du 4 juillet 2012) ! Il est impératif de dénoncer un tel paradoxe : pourquoi les universités sont-elles « protégées » contre un afflux massif d'étudiants alors que les hautes écoles sont laissées pour compte ?

Je m'interroge… face à cet afflux massif de quelque 800 étudiants français (dont certains ont même logé sur place !) devant les grilles de l'Institut libre Marie Haps ce 28 juin, date du premier jour d'inscription en bachelier en logopédie et parmi lesquels quelques Belges ont réussi miraculeusement à s'intercaler !

Je m'interroge parfois quant aux objectifs poursuivis par les unions professionnelles françaises qui imposent une procédure drastique d'accès aux études d'orthophonie au point de n'accepter que 10 à 15 % des candidats qui réussissent l'examen d'entrée (récemment à Lyon 100 reçus sur 1.500 candidats) alors que la France – comptant 60.000.000 d'habitants et ayant une superficie 18 fois supérieure à la Belgique – manque cruellement d'orthophonistes dans plusieurs régions du territoire ; j'en veux pour preuve les multiples offres d'emploi « alléchantes » que je reçois régulièrement de plusieurs départements français, les appels de directeurs d'instituts français qui me prient de leur envoyer, sinon des logopèdes diplômés, du moins des stagiaires qui pourront s'occuper d'enfants laissés sans soins par un manque criant d'orthophonistes français.

Je m'interroge souvent sur les motivations réelles qui ont amené la Cour constitutionnelle européenne à imposer la levée du décret belge qui permettait, jusqu'il y a deux ans, de limiter le nombre d'étudiants non-résidents à 30 % du nombre de primo-inscrits de l'année précédente. L'Institut libre Marie Haps doit, depuis des décennies, gérer chaque année, l'arrivée d'un nombre pléthorique d'étudiants qui désirent bénéficier de la formation de bachelier en logopédie (ce qui dénote la qualité indéniable de la formation que nous proposons) sans oublier, par ailleurs, que dans les prochaines années, nous devrons faire face à un nombre sans cesse croissant d'étudiants belges, si l'on en croit les récentes études démographiques concernant l'évolution de la population francophone.

Les suites de cette « massification » des étudiants français auront pour effet de mettre en péril la Santé publique dans la mesure où il n'y aura plus suffisamment de logopèdes belges pour traiter les pathologies du langage.

Je m'interroge encore sur l'absence de réflexion sérieuse de nos dirigeants – et de M. le ministre Marcourt en tête – quant à la mise en place d'une politique de l'enseignement supérieur qui ne se limite pas au seul slogan « la réussite à tout prix pour un maximum d'étudiants » mais qui permette aux institutions de garantir prioritairement la qualité des formations proposées en dégageant et réactualisant les budgets nécessaires (et qui sont étriqués depuis pas mal d'années) afin de donner à nos jeunes des diplômes professionnalisants qui assureront leurs réelles performances dans le métier qu'ils ont choisi.

Je m'interroge toujours sur les conséquences de cet afflux d'étudiants français cette année qui, si aucune latitude ne nous est donnée de la part du pouvoir exécutif, ne permettra qu'à une infime proportion d'étudiants belges de s'inscrire dans la haute école Léonard de Vinci au bachelier en logopédie à l'Institut libre Marie Haps ; cette situation aura donc pour effet de contraindre les contribuables belges à subsidier royalement, durant trois ans au moins, la formation aux étudiants français qui, dès qu'ils auront leur diplôme en main, s'empresseront de retourner en France pour obtenir l'équivalence de ce diplôme sur leur territoire.

En conséquence, à supposer que l'on accepte quelque 200 étudiants français, les contribuables belges sont-ils prêts à donner délibérément au bas mot 3,6 millions d'euros pour former ces jeunes qui ne pratiqueront pas leur métier sur notre territoire et qui, surtout, auront empêché 200 étudiants belges de suivre la formation qu'ils étaient légitimement en droit de choisir chez nous ?

Mais je ne m'interroge plus du tout quand j'affirme qu'il est plus qu'urgent d'interpeller nos dirigeants, non seulement pour dénoncer de telles dérives qui lèsent nos étudiants belges, mais aussi pour qu'ils mettent en place une réelle politique de l'éducation qui soit cohérente tant sur le plan national que sur le plan européen.