Le temps du loup

mardi 31 juillet 2012, 19:48

Ahmed AHKIM, Directeur, Centre de Médiation des Gens du Voyage et des Roms en Wallonie Edouard Delruelle, Directeur, Centre pour l'égalité des chances et la lutte contre le racisme

Sans avoir besoin d'un Sarkozy, un même climat délétère est en train de s'installer aujourd'hui en Belgique, insidieusement. Avec les traditionnelles transhumances estivales, en cette période pré-électorale, médias et politiques se lâchent. Les amalgames vont bon train. Entre Gens du Voyage et Roms, que l'on continue de confondre, niant aux uns et aux autres des droits élémentaires (au logement pour les premiers, au séjour, à l'éducation, à l'emploi, etc., pour les seconds). Entre mode de vie et style de vie (délinquant) ensuite. Que le leader du Vlaams Belang, Filip Dewinter, incite ouvertement à la haine contre les Roms à la tribune du Parlement flamand, il y a quelques mois, voilà qui est somme toute dans l'ordre des choses. Mais que des autorités ordonnent des expulsions arbitraires ; qu'à l'occasion d'un fait divers dramatique à Esneux, la communauté entière des Gens du Voyage soit stigmatisée ; que des articles nauséabonds se multiplient dans la presse locale, suscitant sur la Toile une déferlante de haine, voilà qui est plus inquiétant.

Alors que le Centre de Médiation des Gens du Voyage constate une amélioration objective de la situation sur le terrain, l'écho qui en est donné dans certaines communes a des allures catastrophistes. Dans ces localités, des expulsions systématiques de Gens du Voyage ont lieu et sont assumées publiquement par les autorités. Mais pour tout résultat, autre qu'électoral s'entend, nous ne constatons que le désarroi de familles entières et une recrudescence de la haine envers les Gens du Voyage – haine qui se transforme parfois presque en appel à la persécution.

On se rappelle que durant l'été 2010, le Président Sarkozy avait ordonné l'expulsion de centaines de Roms de France, au mépris de la législation et de la morale la plus élémentaire. Partout en Europe, on s'indigna. Mais Sarkozy avait réussi son coup : créer autour des « Gitans » un climat de haine, et légitimer par son autorité le rejet dont ils font l'objet.

C'est dans ce contexte qu'un groupe de Gens du Voyage, expulsé à plusieurs reprises à Charleroi, a été victime d'une agression qui aurait pu tourner au drame. En pleine nuit, des individus ont tenté de brûler les caravanes et leurs occupants en déversant des produits inflammables à proximité ! De l'inquiétude ou de la compassion pour ceux qui venaient d'en réchapper ? Au contraire, ils ont été expulsés le jour même… Sur les forums, les agités du bocal s'en donnent à cœur-joie contre les « Gitans », « profiteurs » et « criminels ». Mais que l'on ne s'y trompe pas, les responsables sont bien ceux qui renforcent dans leurs actes et leurs discours la confusion permanente entre l'habitat mobile, qui relève du logement, et la criminalité, qui relève de la sécurité publique. Criminaliser un certain type d'habitat et un mode de vie revient à jeter à la vindicte publique tous ces habitants et ce, quel que soit leur profil. Riches, c'est qu'ils sont malhonnêtes ; pauvres, c'est qu'ils sont fainéants.

Selon un réflexe de pensée raciste bien éprouvé, ce sont les plus fragiles que l'on stigmatise comme dangereux et nuisibles. Aujourd'hui les Gens du Voyage. Demain peut-être d'autres habitants de demeures mobiles : chômeurs, bénéficiaires d'une aide du CPAS, pauvres recherchant la solidarité en partageant un logement avec d'autres, jeunes sans emploi, personnes âgées vivant d'une maigre pension …

Les autorités doivent réagir. De deux manières.

Tout d'abord sur le terrain du droit. Hier, le Comité européen des droits sociaux du Conseil de l'Europe a dit très clairement que "la non-reconnaissance de la qualité de 'logement' aux caravanes en Région wallonne" constituait une "violation" de la charte sociale. Il faut que cesse cette discrimination indirecte à l'encontre des Gens du Voyage.

Sur le terrain politique ensuite. La voix des autorités doit s'élever pour rappeler les règles élémentaires de l'égalité et de la solidarité, et condamner fermement ceux qui jettent de l'huile sur le feu.

Etre attentif au sort réservé aux plus fragilisés, à ceux qui sont victimes d'un ostracisme séculaire c'est être attentif au devenir de la démocratie. Comme au Temps du Loup, le film crépusculaire de Michael Haneke, nous sommes tous des citoyens condamnés à retisser, et recommencer, tous les jours, les liens humains qui nous unissent malgré, ou plutôt grâce à, nos différences…