L'intégration ou l'horizon inaccessible

Aurore Van Opstal

mercredi 01 août 2012, 16:42

Aurore Van Opstal, co-auteur d'”Israël, parlons-en” et réalisatrice de : “DSK, Hollande, etc.”

Interviewée dans Le Soir du 28 juillet, la ministre de la culture a déclaré : “ Les personnes qui arrivent sur le territoire et veulent y vivre, doivent se présenter à un bureau d'accueil où on évalue leur connaissance du français, leur potentiel d'intégration, leur profil socio économique : c'est important. Il faut même aller plus loin : cette personne doit pouvoir s'exprimer dans une des langues nationales mais doit aussi connaître nos règles et nos valeurs “. Fadila Laanan, comme d'autres enfants issus de l'immigration amenés à travailler pour la pièce-maîtresse de la particratie belge, tient un discours relatif aux idées d'intégration et de naturalisation. Ce qui la conduit à évoquer “ les valeurs et les règles “ de la Belgique que “ ces gens “ souhaitant vivre ici doivent intégrer.

On ne peut qu'être surpris de voir des descendants de l'immigration maghrébine, se revendiquant socialistes, participer de ce discours souvent révélateur d'un racisme politiquement correct. En effet, “ l'intégration “ est un concept empreint de grande symbolique et de sous-entendus tacites qui ne reconnaît à l'immigré qu'un statut passif dans la société d'accueil. Ainsi, comme l'a mis en évidence le sociologue Abdelmalek Sayad : “ Le discours sur l'intégration est un discours fondé sur la croyance (et le préjugé)”.

Qui sont ces “ gens “ dont Madame Laanan parlent ? Dans l'inconscient populaire, il s'agit évidemment de celles et ceux qu'on appelle communément “ les arabes “. Ceux qui sont stigmatisés parce qu'ils ont le même faciès que Madame Laanan, la même origine. D'ailleurs, elle en parle de ce racisme : “ J'allais au bureau des étrangers chercher les papiers pour les administrations ou l'école : il y avait une file monstrueuse, sous la pluie, dehors. Cela me révoltait complètement. Nous étions considérés comme des citoyens de seconde zone. C'était insupportable et ça me rendait folle “. Dès lors, comment peut-elle aujourd'hui admonester ces “ gens “ ? Ceux qui, on le suppose, détiennent des règles et des valeurs qui ne sont pas bonnes, pas empreintes de l'idée de démocratie, pas occidentales. Ceux qui doivent apprendre à devenir des “ personnes civilisées “ dans notre pays par le biais de la connaissance de “ nos règles et nos valeurs “. Comment, Fadila Laanan, peut-elle les renvoyer à l'injonction à démontrer un “ potentiel d'intégration “ ? N'est-on pas là face à une considération infériorisante de ces citoyens dont elle a fait partie ? A n'en pas douter : il s'agit bien là d'un discours post-colonialiste à peine déguisé.

Mais la ministre de la culture va plus loin : “ C'est crucial notamment pour les femmes qui arrivent dans le cadre du regroupement familial et sont sous la pression de leur mari, empêchées de sortir, ne pouvant dès lors absolument pas s'intégrer. “. Karima, insoumise, dévoilée et menacée est de retour !

Pour être naturalisé belge, l'homme arabe, machiste et violent par nature, doit apprendre à se conduire de manière correcte envers son épouse et celle-ci à s'affranchir du pouvoir structurant de son époux. N'est-on pas là au coeur même du préjugé ? De plus, s'il s'agit, pour l'immigré et l'immigrée, d'intégrer le rapport homme-femme à la belge. Qui peut sérieusement parler d'un rapport d'égal à égal ? En Belgique, dans 62 % des entreprises cotées en bourse, on ne trouve aucune femme dans le conseil d'administration ; il existe peu de représentation féminine dans les Ordres des professions libérales ; les rédactions restent essentiellement un monde masculin, sauf pour les magazines féminins ; le sommet de la magistrature semble toujours dominé par les hommes ; enfin, en dépit d'une longue sensibilisation et malgré les quotas concernant la composition des listes électorales, la proportion de femmes dotées de mandats politiques aux différents niveaux de pouvoir n'augmente pas de manière significative .

Constats qui nous renvoient effectivement à nos valeurs judéo-chrétiennes par l'entremise de ce sermon christique : “ Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l'œil de ton frère, et n'aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil ? Ou comment peux-tu dire à ton frère : Laisse-moi ôter une paille de ton œil, toi qui as une poutre dans le tien ? Hypocrite, ôte premièrement la poutre de ton œil, et alors tu verras comment ôter la paille de l'œil de ton frère “.

Il est nécessaire de déconstruire ces mots, argumentaires et concepts utilisés de manière récurrente dans le paysage politique pour évoquer le “ problème “ de l'immigration. Selon le discours ambiant, l'immigré doit faire davantage que s'intégrer en réalisant une adaptation socioéconomique sans pour autant renoncer à ses spécificités culturelles. Il doit s'incorporer à la société d'accueil, voire pire : s'y assimiler. Idée qui implique une acculturation totale et qui passe par le renoncement presque complet à sa religion. Au sujet du port du voile, la ministre déclare : “ Je suis très respectueuse des croyances et des religions mais je suis une laïque. J'estime que la religion doit se vivre intérieurement, on n'a pas besoin de l'exprimer comme un étendard, comme s'il n'y avait que cela de bien “. Il serait bon de rappeler que la laïcité n'implique pas l'absence du fait religieux dans la sphère publique et que, par ailleurs, cela est anticonstitutionnel.

Il en va de ce débat comme d'une vieille mélodie populaire, le terme intégration épouse systématiquement les mots : “ immigrés “ et “ étrangers “. Qui n'a jamais entendu dire : “ Les immigrés ne sont pas intégrés “ ? Or, l'intégration demeure une sommation éternellement rabâchée, car à aucun moment entièrement accomplie, car en aucune circonstance applicable ; pour celui et celle qui doit s'y astreindre : elle est en définitive un horizon inaccessible. La création d'une limite entre “ eux “ et “ nous “ qui, de fait, génère un procédé de discrimination.

Au vu de l'histoire coloniale, le terme “ assimilation “, devenu illégitime, a été remplacé par celui d' “ intégration “. Pour autant, cette nouveauté terminologique n'a pas engendré une modification de la logique groupe minoritaire vs groupe majoritaire. L'emploi du concept d'intégration se réalise toujours à travers le raisonnement postulant que c'est à l'individu minoritaire ou au groupe minoritaire de “ s'intégrer “ au groupe majoritaire. Jamais aux politiques d'apporter des réponses adaptées à la globalisation économique et culturelle comme aux flux incessants qu'implique cette dernière ni aux problèmes de marginalisation éducative, socioéconomique et professionnelle que subissent les Belges issus de l'immigration ainsi que les immigrés eux-mêmes.

Résultat d'une étude réalisée par l'Institut pour l'égalité des femmes et des hommes (IEFH) sur la présence des femmes dans les organes décisionnels, menée en 2008 par l'Université d'Hasselt, en collaboration avec l'Université catholique de Louvain.