Roger Vangheluwe, l’indéfendable ?

Rédaction en ligne

jeudi 16 août 2012, 07:06

Maître Joris Van Cauter, l’avocat de l’ancien évêque de Bruges Roger Vangheluwe, dénonce le contexte des nouvelles accusations portées à l’encontre de son client par une « victime présumée. »

Roger Vangheluwe, l’indéfendable ?

Roger Vangheluwe, DR

Voici le texte que nous a adressé Me Joris Van Cauter, avocat de Roger Vangheluwe.

Je suis le conseil de Roger Vangheluwe, autrefois évêque de Bruges, aujourd’hui le diable incarné, banni de son évêché et de son pays. S’il y a bien une chose qui semble faire l’unanimité, aujourd’hui, en Belgique, c’est le fait que mon client mérite d’être pendu haut et court. La seule chose qui pourrait faire débat, à ce propos, serait de savoir si l’arbre où on le pendrait serait assez haut ou laid…

Peut-on encore dire un mot pour Roger Vangheluwe ? Ou la défense d’un homme comme lui est-elle devenue par définition immorale, comme une forme de décadence ?

Je ne veux pas assurer la défense de mon client par presse interposée. Il existe, pour cela, un cadre plus approprié : le tribunal. Une évidence ? Certains semblent parfois la perdre de vue. Et pourtant, aujourd’hui, je me sens obligé de mener le combat dans les médias, au nom de mon client. Me taire équivaudrait à un coupable silence.

Cette semaine, nous avons appris par la presse qu’une nouvelle plainte avait été déposée contre Roger Vangheluwe. Mon client n’a en rien été informé par la Justice. Nous ne savons pas qui est la victime, ni pour quel fait elle dépose plainte. Par contre, l’avocat du plaignant affirme à la télévision que mon client est un récidiviste. Il semble que la victime présumée se trouve en prison. Cet emprisonnement n’est bien sûr pas la conséquence d’une faute qu’il aurait commise, mais est dû à autrui, à la société.

Ce mécanisme qui consiste à rejeter la faute sur l’autre n’est pas propre aux criminels : il marque toute notre société. Le penseur français René Girard parle du mécanisme du bouc émissaire. Nous vivons des temps instables, la crise est partout et, à un moment donné, quelqu’un surgit dans le viseur… Cet homme ou cette femme devient alors l’incarnation de tous les maux.

L’hallucination collective qui en découle rend la communauté sourde à l’éventuelle innocence de la personne en question. La seule présence physique de cette personne est considérée comme une menace : il faut la chasser, l’exclure de l’abbaye, la bannir du pays. Le mécanisme du bouc émissaire est le remède idéal, l’excuse parfaite, un mythe indémontable.

Tout qui connaît un peu ce phénomène ne doit pas être surpris de voir que quelqu’un qui est emprisonné pour un ou plusieurs délits en arrive soudain à la conclusion que rien de cela n’est sa faute, mais bien celle de l’évêque honni. Car qui d’autre que Roger Vangheluwe personnifie aujourd’hui le mal dans notre société ? Personne ne met en doute sa culpabilité. Les médias ne prennent pas en compte l’hypothèse selon laquelle les accusations ne seraient pas vraies. Même certains critiques des médias, comme Rik Torfs (sénateur CD&V, NDLR) ou Renaat Landuyt (député SP.A, NDLR) ne semblent pas avoir le moindre scrupule. Le débat ne porte plus que sur la sanction, et non sur la question de la culpabilité. La peine infligée à Roger Vangheluwe doit être la plus sévère possible, séculière et religieuse. Peu importe qu’il soit coupable ou non, que les faits soient prescrits ou non. Même s’il est innocent, oui oui ! C’est ce qu’il mérite, pour tous les faits qu’il a effectivement commis mais pour lesquels il ne peut plus, à cause de la prescription, être condamné.

Et donc le peuple est désormais encouragé, via la télévision, à se signaler comme victime d’un fait le plus récent possible. Afin que l’évêque puisse être pendu, sans que la société perde la face. Peut-être devrait-on rouvrir la ligne téléphonique qui, à l’époque de l’affaire Dutroux, permettait de dénoncer des faits. L’aveuglement collectif de l’époque n’a en effet pas tout à fait disparu. Avec tous les risques que cela comporte. A l’époque, quelqu’un doutait-il de la culpabilité du notaire X ? Qui se souvient encore de X1 et des autres témoins, dans la foulée de l’affaire Dutroux ? L’histoire, ô combien médiagénique de « notables » qui, après avoir fait bombance, se hissaient sur leur monture pour aller, armés d’un arc, chasser les jeunes proies, avait la peau dure. Et qui peut affirmer que rien de tout cela ne s’est produit ?

Aujourd’hui, quiconque s’est un jour trouvé dans les parages de Roger Vangheluwe et affirme avoir été violé par lui est immédiatement cru. Et tout qui s’arroge le rôle de victime peut se permettre beaucoup – par exemple annoncer dans la presse le dépôt d’une plainte, en s’affirmant victime de faits prouvés. Les victimes ne doivent se soucier ni du secret de l’instruction ni de la présomption d’innocence. Non seulement les médias sont instrumentalisés pour condamner à l’avance, mais la victime autoproclamée peut aussi orienter l’enquête.

Il est incompréhensible que l’on agisse aussi légèrement avec la présomption d’innocence. C’est en effet ce principe qui, jusqu’au dernier moment, devrait séparer l’accusé de la masse qui réclame une condamnation de préférence sur la place publique.

La présomption d’innocence est ce qui fait du droit pénal un exercice aussi difficile. Et non la prescription : ça, c’est de la pure mathématique.