« Le coût réel des carburants n’a pas augmenté depuis 1980 »

Rédaction en ligne

lundi 19 mars 2012, 15:11

L’essence et le diesel atteignent des sommets. La hausse des prix va-t-elle forcer les usagers à revoir leur mode de déplacements ? Christophe Schoune, Secrétaire général d’Inter-Environnement Wallonie et Pierre Courbe, Chargé de mission chez Inter-Environnement Wallonie ont répondu à vos questions.

« Le coût réel des carburants n’a pas augmenté depuis 1980 »

« Je ne vois pas en quoi ces hausses soient une aubaine. À part comme d’habitude renflouer les caisses de l’état et les pays producteurs… Depuis que je conduis, j’essaie de rentabiliser mes déplacements, pas par esprit écologique, mais économique bien sûr ! » (Spyderman)

Christophe Schoune : « Il est utile de rappeler que les coûts totaux à charge des pouvoirs publics liés à la mobilité automobile sont largement supérieurs aux recettes totales (accises, fiscalité auto…). Selon la Febiac, les recettes perçues en 2007 étaient de 12 milliards d’euros. Selon nos estimations, chez Inter-Environnement Wallonie, les dépenses totales (coûts externes liés à l’impact sur la santé, la pollution et la congestion automobile…) s’élevaient cette année-là à plus de 15 milliards d’euros. »

« Je suis passée aux transports en commun suite à la hausse des prix. Financièrement, c’est plus intéressant, oui. Mais chaque jour, c’est 1 heure de trajet en plus (quand les bus sont à l’heure), au bout de la semaine, ça me fait au moins 5 heures de différence… »(Claire)

Pierre Courbe : « Effectivement, les alternatives aux transports individuels sont encore insuffisamment performantes en Belgique. Cependant, elles sont à même de couvrir déjà nombre de nos besoins. Les développer nécessite des moyens budgétaires supplémentaires. Une augmentation raisonnable et planifiée des prix des carburants pourrait servir à mener de telles politiques. »

« Tout n’arrête pas d’augmenter et que faire sinon subir et… Payer. Pour ce qui concerne les déplacements, en Belgique on n’a pas encore trouvé d’autre solution valable que la voiture. » (Thonkinois)

C. S. : « Vos commentaires vont dans le sens de nos observations au sein de la fédération IEW. À savoir : les transports publics ont de plus en plus de succès. Les Tec ont doublé le nombre de passagers transportés en dix ans. On observe aussi une augmentation sensible des passagers à la SNCB et à la Stib… Mais, malheureusement, les budgets consacrés aux sociétés de transports publics et à la politique de l’offre ne suivent pas cette demande. Conséquence : la qualité du service diminue dans de nombreux cas. Nous plaidons pour un financement structurellement lié au nombre de personnes transportées… »

« En réalité, le prix du carburant n’augmente pas, il faut couper les ailes à cette rengaine. Il faut tenir compte de l’inflation, du fait que la majorité des automobilistes sont passés au diesel, et surtout que les voitures consomment moins. » (Benoît)

C. S.: « Benoît, votre remarque est très pertinente. En euros constants, le coût réel des carburants n’a pas augmenté depuis 1980 ! Au contraire, il a diminué dans les années nonante et remonte aujourd’hui à son niveau d’il y a vingt ans… »

« Le matin, je prends mon vélo pour rejoindre un ami et ensuite on co-voiture. C’est parfois contraignant au niveau des horaires mais tout est question d’adaptation. En démarrant de chez moi, milieu hyper-urbain, je vais beaucoup plus vite que les voitures à un point qu’on sent une certaine forme de jalousie… » (William)

C. S.: « William, en effet votre exemple montre qu’il est désormais impératif de choisir son mode de transport de manière réfléchie : sortir du réflexe tout à la voiture et quand il est possible, ce qui est souvent le cas, utiliser des alternatives comme le vélo, nos bonnes vieilles semelles, les voitures partagées ou les transports publics… »

« Pour moi c est un électrochoc salutaire pour forcer les gens à se déplacer autrement. » (Bigbluejlr)

C. S.: « Il est sans doute opportun de faire un parallélisme avec ce qui s’est passé dans les métropoles françaises ces dix dernières années : on a observé à ce jour un recul quasi généralisé de l’utilisation des voitures dans les grandes villes au bénéfice des transports en commun qui ont pu bénéficier d’investissements conséquents. C’est la preuve qu’il est possible d’inverser une logique dominante à condition que les pouvoirs publics soient déterminés sur ces questions… »

« Vive la voiture électrique et le nucléaire ! Pas de CO2, pas de réchauffement climatique. C’est LA solution. N’en déplaise aux Khmers Verts… » (Guest)

P.C. : « Contrairement à beaucoup d’idées reçues, la voiture électrique ne constitue pas LA solution. D’une part, la construction du véhicule est plus polluante que celle d’une voiture thermique (8,8 à 12,5 tonnes de CO2 pour une voiture électrique contre 5,6 tonnes pour une voiture thermique). D’autre part, avec le mix de production électrique européen, une petite voiture électrique produit encore 80 gCO2/km (contre environ 120 pour une voiture thermique). Son véritable intérêt : permettre aux constructeurs de pérenniser le système actuel, basé sur la voiture individuelle. Mais une voiture reste une voiture (impacts sécurité routière, occupation espace public, congestion…) »

« Avant de culpabiliser les travailleurs qui n’ont pas d’autres choix que de se ruiner en transport pourquoi ne pas défavoriser les délocalisations dans des zones rurales où l’offre de transport est nulle et au contraire favoriser le maintien de l’activité dans les zones correctement desservies ? » (Matthias)

C. S.: « Il n’est pas question de culpabiliser les travailleurs par rapport à des choix qu’ils posent sans nécessairement avoir conscience des alternatives. Mais il est clair que les régions rurales, en Wallonie, souffrent particulièrement d’une offre plus faible en raison de l’éparpillement de l’habitat, des moyens limités des Tec et du désinvestissement historique de la SNCB dans un réseau ferré qui était parmi les plus denses d’Europe. L’histoire démontre que nous étions des visionnaires au XIXeme siècle, mais que cette vision a été rattrapée par une logique budgétaire qui a sapé une partie de ce joyau… »

« Si la hausse des prix du carburant peut générer, à n’en pas douter, un effet d’aubaine pour amorcer de nouveaux comportements de mobilité, doit-on vraiment considérer ce levier comme le plus souhaitable ? Ceci, pour plusieurs raisons. D’une part, jouer sur un tel levier revient à toucher inégalement la population ; les plus aisés ressentent évidemment moins de tels effets. D’autre part, laisser les prix des carburants augmenter au travers du seul jeu de l’offre et de la demande revient à agir politiquement de manière un peu contemplative ; ne doit-on pas attendre pour de tels enjeux une attitude plus proactive des politiques ? Enfin, pour instiller une attitude plus environnementale au niveau de la mobilité, ne devrait-on pas se montrer un peu plus ambitieux sur d’autres leviers que le seul prix du carburant : péage urbain, diminution de l’offre routière, limitation du stationnement, limitation du nombre de véhicules… » (Marius)

P. C. : « Effectivement, de nombreux outils peuvent et doivent être mobilisés au rang desquels les politiques de stationnement, le péage urbain… Par ailleurs, l’étude des évolutions passées montre que le prix du carburant est un moteur central des changements comportementaux. Entre 2007 et 2008, le prix moyen du diesel est passé de 1,094 à 1,252 €/l : le nombre de km roulés a baissé très légèrement de 76,62 milliards à 76,58 milliards de véhicules au km. Ce chiffre n’avait jamais baissé depuis 1980… Le prix reste malheureusement beaucoup plus déterminant que la prise en compte de l’environnement. »

C S. : « C’est en effet parce que la voiture représentait une forme de liberté associée au prix peu élevé du pétrole, que les lotissements ont fleuri ces trente dernières années dans les périphéries des métropoles. Aujourd’hui, cette situation provoque une grande vulnérabilité des populations qui habitent dans ces lotissements face au prix du pétrole. Il est urgent que les pouvoirs publics régionaux et locaux mettent fin à cette extension d’habitat pour le recentrer dans les noyaux urbains… C’est d’ailleurs un thème des futures élections communales et nous nous en réjouissons. »

« Quand va-t-on enfin pousser au maximum au télétravail ? Avec la technologie informatique d’aujourd’hui, cela est parfaitement réalisable. Si tout le monde travaillait deux jours par semaine à la maison, que de temps et files gagnées… Qu’en pensez-vous ? » (Bernard)

P. C . : « Le télétravail est sans doute une des solutions à développer. Mais il ne faut pas surestimer ses potentialités. Les deux études menées en Région wallonne ont montré que les bénéfices étaient surtout importants sur la qualité de vie (ce qui est bien sûr important). Les bénéfices environnementaux pourraient être optimisés en développant les centres de travail (bureaux à proximité des noeuds de transport et équipés pour télétravailler, dont des cellules de travail peuvent être louées par différents employeurs). »