Quatremer : « Mélenchon n’est pas un démocrate »

Rédaction en ligne

mardi 17 avril 2012, 15:19

À quelques jours du premier tour de la présidentielle, Jean Quatremer, journaliste de Libération basé à Bruxelles, répond à vos questions sur les chances des candidats.

Le Soir : Qui voyez-vous comme troisième « homme « ? Mélenchon, Le Pen ?

Jean Quatremer : « Il ne faut pas sous-estimer la sous-estimation du vote Le Pen. Je suis persuadé que le FN arrivera en troisième place. Est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ? Une mauvaise du point de vue de la démocratie française décidément bien malade. Une bonne pour François Hollande qui sera moins contraint : un Mélenchon triomphant et une majorité de gauche ne tenant que grâce au Front de Gauche paralyseraient la France pendant cinq ans. Nul doute que dans ce cas, les marchés se rappelleraient à notre bon souvenir : il y a des réformes à faire en France et ces réformes seront douloureuses ».

GuiWoelfle : Pensez-vous que la dualité « gauche droite » qui a lieu quasi systématiquement aux présidentielles françaises est en train de disparaître avec des autres candidats qui commencent à avoir plus de poids (Mélenchon, Le Pen…) ?

J.Q : « non, car ce qui compte dans un système majoritaire à deux tours, c’est le second tour et donc le regroupement autour de deux grands partis. Tous ceux qui prédisent la fin de la dualité droite/gauche depuis trente ans se sont plantés car ils sous-estiment la force des institutions. »

Le Soir : Mélenchon pourrait-il arriver au second tour à la place de François Hollande ?

J.Q : « Il faut bien voir que derrière Mélenchon, il y a le PCF, l’un des derniers partis communistes à ne jamais avoir dénoncé clairement l’URSS et les crimes communistes… Pour moi, Mélenchon n’est pas un démocrate : il suffit de voir comment il traite la presse. Lisez son programme. Il explique notamment que soit ses partenaires européens appliquent ses idées sur l’Europe, soit il la quitte.

Dans son programme, une autre perle : il veut créer un « service public de l’information », ce qui s’applique non seulement à l’audiovisuel public, mais à l’ensemble de la presse. L’idée de dépendre d’un ministre de l’information nommé par Mélenchon ne m’évoque pas précisément la démocratie. »

SuperBlomkvist : L’affaire DSK a-t-elle vraiment décrédibilisé l’ensemble de la gauche française ou son impact est-il resté minime ?

J.Q : « Martine Aubry a compris en juillet dernier le danger mortel que représentait DSK pour le PS. C’est pour cela qu’elle l’a lâché en plein vol. Depuis, tout l’appareil du PS a pris ses distances, Hollande a marginalisé les partisans les plus visibles et les plus grossiers de DSK (sauf Manuel Valls qui s’est tristement illustré dans cette affaire), si bien que l’impact sur le parti restera mineur. »

Le Soir : Sarkozy a-t-il une chance d’être réélu ?

J.Q : « j’ai longtemps parié sur la réélection de Nicolas Sarkozy, la France étant un pays profondément conservateur (il suffit de voir les réactions à propos du mariage gay ou de l’euthanasie). La gauche, depuis 1958, n’a gagné les élections que lorsque le rejet de la droite a été le plus fort. C’est ce qui risque d’arriver à Sarkozy : le rejet dont fait l’objet sa personne est particulièrement fort et les sondages portant sur le second tour le montrent toujours battu. Il risque donc de connaître le sort de Valéry Giscard d’Estaing en 1981, sans pourtant avoir de « traître » (Chirac) dans son camp… »

Paul P : Quel regard portez-vous sur le travail de médias dans cette présidentielle 2012 ?

J.Q : « les médias se sont intéressés essentiellement à l’écume des choses, suivant au jour le jour les petites phrases de la campagne et s’intéressant très peu les dossiers de fond. À quelques jours du premier tour, on commence à peine à s’apercevoir que les candidats n’ont pas parlé des questions essentielles ce que chacun a pu constater depuis longtemps (je pense à l’Europe en particulier). Mais on ne s’est pas plus intéressé à la personnalité des candidats : par exemple, ont-ils bien exercé leur ou leurs mandats(s) public(s). Je suis sidéré que l’on ne m’ait pas demandé un papier sur le travail de Mélenchon au Parlement européen ou de n’avoir pas lu un article sur la façon dont Hollande a exercé son mandat de maire de Tulle et de député national. Rien ou si peu (le Canard enchaîné mis à part) sur leur argent, la façon dont ils ont acquis leurs biens, etc. En réalité, on ne sait pas grand-chose des candidats pour qui l’on va voter. »