Les marchés redoutent-ils la gauche ?
« Il y a effectivement une inquiétude qui règne dans le monde financier, mais celle-ci ne fait pas écho à l’élection de Hollande – qui est plus « rose » que « rouge » – mais plutôt aux élections législatives grecques. Les partis moins traditionnels qui sont sortis victorieux de ces élections ont basé une grande partie de leur programme sur la critique de l’austérité entreprise par le gouvernement grec. »
« On peut alors se demander si l’Union européenne acceptera ou pas de transférer aux Grecs l’argent qu’ils attendent, et ce malgré une remise en cause de l’austérité prodiguée par Bruxelles ? »
Que provoquerait une sortie de la Grèce de l’Euro ?
« Je ne sais pas si cela est vraiment d’actualité et, de toute façon, qui pourrait prévoir ce qui se passerait ? Toutefois, ce scénario reste plausible puisque l’on n’a toujours pas réglé le problème grec et que l’austérité provoque l’effet inverse de celui attendu et enfonce littéralement l’économie du pays, qui est en pleine récession. »
François Hollande sera-t-il le sauveur annoncé ?
« En tout cas, il a raison lorsqu’il assure que les mesures d’austérité enclenchées par les gouvernements ont échoué. Il a d’ailleurs remplacé le mot « austérité » par le mot « croissance » lors de son discours à Tulle, le soir de son élection. »
« Maintenant, il faut se demander comment alors relancer nos économies ? Quelles mesures alternatives prendre pour relancer la croissance ? Or, répondre à ces questions de manière unanime n’est pas aisé, vu le florilège de visions différentes qui parcourent l’Europe. »
« Merkel, par exemple, mise sur les réformes structurelles pour renouer avec la croissance. Personnellement, et d’autres économistes l’assure maintiennent aussi, je ne pense pas que libéraliser l’économie et flexibiliser le marché du travail relance la croissance économique. Nous sommes alors dans une situation où les entreprises, qui s’attendent à une demande faible – et donc à une croissance faible – n’investissent pas et n’embauchent pas non plus. Et ce, bien que le travail coûte moins cher. Tout ceci finalement parce que la demande est faible. »
« Ce qu’il faut pour croître, c’est réindustrialiser le continent, produire ici et mieux qu’ailleurs. Mais, je le répète, il n’existe pas d’unanimité à ce sujet. »
Quid d’une nationalisation économique ?
« Ce ne serait, à mon sens, pas une bonne solution. Au contraire même, c’est ensemble qu’il faut travailler pour secourir les pays endettés. »
« Pour relancer l’économie, ce qu’il faut absolument faire, c’est sortir le financement des États des griffes du marché. Et que la Banque centrale européenne finance durablement les États au même taux qu’elle finance les banques – 1 % – pour leur permettre de résoudre leurs problèmes de dette publique, d’investir et de relancer l’économie. »
« Quand on voit l’Espagne qui annonce des coupes de budget dans l’enseignement, c’est ridicule. Tous ces enfants qui pâtissent de ce budget rogné, seront les travailleurs de demain, c’est donc absurde ! »
Et la Belgique dans tout ça ?
« Nous ne sommes franchement pas les plus à plaindre : on produit, on exporte… Cependant, si la situation s’empire et que d’autres économies – je pense à l’Espagne, à l’Italie – rencontrent des difficultés, il est fort probable que, tel un jeu de dominos, nous les rencontrions aussi. »
Alors, peut-on finalement dire que les démocraties votent « mal » ?
« Il serait plus juste de dire que les démocraties vont mal. Il y a ce sentiment fataliste qui règne et qui sous-entend que les dirigeants feront immanquablement ce que les marchés leur dictent de faire. Dans cette optique, François Hollande va devoir faire un choix : va-t-il contenter ses électeurs et décevoir les marchés, ou fera-t-il le choix inverse ? »
« Le nouveau président français sera aussi confronté à un autre dilemme. Il devra en effet soit se soumettre au diktat européen, soit tenter de persuader l’Europe qu’elle s’est trompée d’orientation ces dernières années, pour la faire ensuite évoluer dans une toute autre direction. »
Comment faire donc pour s’en sortir ?
« Première étape : sortir de l’austérité. Il faut comprendre qu’austérité et croissance sont contradictoires ; on n’aura pas de croissance avec de l’austérité. En revanche, il n’y a pas de contradiction entre l’assainissement des finances publiques et la croissance. Au contraire, la croissance est nécessaire à l’assainissement des finances publiques. Il faut donc, on l’a dit, retirer le financement des États du marché. Qu’ils puissent se financer sans devoir payer des taux beaucoup trop élevés. »
« Deuxième étape : favoriser une relance européenne. »
« Enfin, troisième étape : penser à moyen terme et redévelopper le continent européen, le réindustrialiser. On a besoin d’une croissance verte, on a besoin aussi de changer notre mode de production et de consommation. Mais l’Europe acceptera-t-elle de changer d’idéologie ? »
Jérémie Degives (St.)