Greenpeace va-t-il trop loin ? « Les images chocs susciteront toujours des réactions »

Rédaction en ligne

mercredi 27 juin 2012, 12:14

La dernière campagne choc de Greenpeace fait grand bruit. Electrabel est accusé de « prendre Elio Di Rupo en otage » et son comportement est qualifié de mafieux.

La campagne de Greenpeace a fait beaucoup réagir. Un mot sur l’ensemble de ces réactions ?

« C’est effectivement une campagne choc où l’on voit Elio Di Rupo kidnappé, avec une cagoule sur la tête, qu’on torture, à qui on met un revolver sur la tempe et qu’on oblige à lire un message qui est : « On va prolonger la vie des centrales nucléaire de 10 ans « . Cela s’inscrit dans un contexte politique bien précis : c’est dans les tout prochains jours que le gouvernement belge va devoir prendre une décision sur le sort des centrales nucléaires. »

« Ce que Greenpeace a voulu faire passer comme message c’est que les dés étaient un peu pipés, que le lobby nucléaire tirait les ficelles en coulisse et que le Premier ministre était l’otage de ce lobby nucléaire qui joue de la peur d’un black-out, de la peur de problèmes d’approvisionnement en électricité, etc. »

« Donc cette campagne est excessivement violente et a suscité une levée de boucliers assez générale. Même Ecolo qui est pourtant un parti très critique sur le nucléaire a estimé que la fin ne justifie pas tous les moyens et que cette campagne en devient contre-productive car trop violente. »

« Au 16 rue de la Loi, on n’a pas officiellement réagi mais on trouve que c’est extrêmement dur. Tous azimuts, on a trouvé que c’était une campagne très limite. Joëlle Milquet a trouvé que c’était choquant tout en respectant la liberté d’expression. André Flahaut a envoyé un tweet pour dire que les méthodes étaient contestables. Greenpeace par contre persiste et signe et estime que la situation du nucléaire en Belgique est en elle-même choquante et que dans les faits, il existe bel et bien un lobbying nucléaire qui court-circuite le débat démocratique sur ce sujet important. »

Les premiers commentaires estiment qu’on fait le jeu de Greenpeace…

« C’est tout à fait leur but : faire parler d’eux et de leur campagne. Si leur campagne avait été bien tranquille avec chiffres, tableaux et courbes pour démontrer que le nucléaire pouvait être remplacé, on en aurait sans doute moins parlé. Le but était de provoquer un électrochoc. De ce point de vue-là, le but est atteint. »

La provocation n’est-elle pas un moyen de se faire entendre ?

« Soit une campagne est légale soit elle est illégale. S’il y avait eu atteinte aux bonnes moeurs, mise en cause personnelle et attentatoire à l’honneur de quelqu’un, c’était condamnable pénalement. Si ce n’est l’est pas, on tombe dans la zone un peu grise du bon goût et du mauvais goût. Certains ont été scandalisés par la violence suggérée des acteurs avec le fait que le Premier ministre se retrouve torturé. Cela reste assez dur. »

« D’autres y verront une parodie d’un film de gangsters et estimeront qu’on s’effarouche pour rien. On est dans le subjectif et chacun juge selon ses propres critères. Mais en général, la plupart des gens se sentent quand même assez choqués. »

Ces réactions ne cachent-elles pas le débat de fond ?

« C’est la thèse de Greenpeace qui dit que le fait que tout le monde soit choqué par cette campagne prouve qu’elle n’est pas entièrement fausse. Il y a cette campagne dont on pense ce qu’on veut, et tous ont quasi unanimement abondé dans le même sens, puis il y a le fond et Greenpeace a quand même eu toute occasion de démontrer que l’énergie nucléaire n’était pas une solution et qu’il existait des énergies alternatives. Il n’est donc pas vrai que Greenpeace ne fait que choquer. »

« Le dossier de la pérennité du nucléaire est sur la table depuis plusieurs années et Fukushima est venu nous le rappeler. Ici, c’est simplement l’acmé du débat : celui-ci est ramassé en 30 secondes en disant qu’Electrabel est une mafia de l’atome et que le gouvernement belge est pied et poings liés devant Electrabel. C’est le résumé de tout ce qu’une partie du monde environnementaliste dit depuis très longtemps. »

« Mais sur le fond, on a eu l’occasion de faire le débat. Dans la presse, on l’a largement alimenté par des pages spéciales, des dossiers, des interviews en sens divers et contradictoires… »

Ce genre d’action peut-elle faire avancer le débat et le remettre au centre de l’agenda ?

« C’est le but de Greenpeace et de fait, on en parle. On a plus parlé de la forme que du fond. La décision politique est certes toujours entourée d’une certaine confidentialité, en Conseil des ministres ou encore plus en Kern. Mais en Belgique singulièrement, le fait qu’on ait des gouvernements de coalition fait que ce n’est pas un seul parti qui prend les décisions. Le CDH et les libéraux sont à la même table avec des agendas et des positions différentes dans des tas de domaines, dont celui de l’autonomie énergétique de la Belgique. Il est donc difficile de dire qu’Electrabel décide seul dans son coin et dans l’opacité. »

« Maintenant, Electrabel joue-t-il le terrorisme intellectuel en jouant l’idée d’un black-out ? Peut-être. Greenpeace a voulu répondre par un autre acte fort. Au-delà de ça, ne remettons pas tout en cause et ne disons pas que dans ce pays, le débat sur le nucléaire n’est pas mené. Ce n’est pas vrai. »

Par une campagne aussi choc, Greenpeace ne loupe-t-il pas son but ? S’est-on attardé trop longtemps sur la forme de ce message ?

« Greenpeace a quand même une longue habitude de la communication médiatique et agit en 2 temps : il produit des études sérieuses, argumentées, mène des colloques, des symposiums et des débats, puis d’un autre côté, il lance des actions chocs comme la plupart des groupes et les lobbies environnementalistes et autres. »

« On peut faire des débats sur les méfaits du tabac mais on peut aussi montrer un poumon ravagé par une tumeur. On peut faire des débats sur la sécurité routière mais on peut aussi montrer quelqu’un qui vient de mourir le crâne fracassé dans son pare-brise. On peut faire les deux. On peut se demander pourquoi montrer de telles images chocs. »

« Justement, parce que c’est plus choquant que toutes les études théoriques. Il y a un moment pour argumenter, puis un moment pour provoquer l’électrochoc, c’est ce que fait très bien Greenpeace. En général, les images chocs susciteront toujours des réactions. »

Fabienne Tréfois