Le 11h02 : « Un film ne tue pas mais peut être un déclencheur »

Rédaction en ligne

mercredi 25 juillet 2012, 13:33

« Batman » sort ce mercredi dans les salles belges, quelques jours après la tragédie d’Aurora. Pour notre journaliste, Nicolas Crousse, « le tueur a soigné sa mise en scène, pour entrer dans l’histoire médiatique et criminelle. » Résumé.

Les médias, dont le cinéma, diffusent-ils trop des scènes violentes ?

« Ce procès, tel une chasse aux sorcières, revient régulièrement, dès qu’il y a un événement comparable à la tuerie d’Aurora. Des films comme ’Orange mécanique’ de Stanley Kubrick, ’Rosemary’s Baby’ de Roman Polanski, ou ’Psychose’ d’Alfred Hitchcock incarnaient déjà le mal, qui peut fasciner. Le procès est, alors, fait très régulièrement aux artistes, dont les cinéastes. Je pense, pourtant, qu’ils sont libres dans leur imaginaire, en n’ayant pas l’obligation d’être moraux. Accuser la trilogie de Christopher Nolan sur ’Batman’ revient à se tromper de colère. Un terrain défavorable chez un individu s’inscrit dans le cinéma, la télévision ou les jeux vidéo. Cependant, ce n’est pas Christopher Nolan qui a pris l’arme à Aurora pour tuer 12 personnes et en blesser 58 autres. »

Une éducation à l’image s’impose-t-elle dans nos sociétés de plus en plus médiatiques ?

« Les criminologues et sociologues s’interrogent quant à l’impact de l’image sur les comportements violents, mais il n’existe pas de réponse tranchée à la question. Un cours d’éducation à l’image serait nécessaire, même s’il ne faut pas se faire trop d’illusions. Les médias doivent contribuer à cette réflexion. L’ ’éducation aux médias’ le faisait en d’autres époques, même si elle s’apparentait à une politique institutionnelle du Ministère de la Culture. Ainsi, la signalétique ne réglera pas le problème. L’éducation à l’image doit passer par tous les niveaux de la société, et pas seulement par l’école. Au XXIe siècle, ce processus a du sens, puisque l’image a pris une place qui n’existait pas auparavant. En effet, la banalisation de l’image peut être dangereuse. La presse n’est pas dans le manichéisme, et vise à exprimer ses doutes. La question est complexe quant à sa responsabilité. Selon les cas, sommes-nous toujours justes dans le traitement d’un événement tragique ou sommes-nous dans la jubilation à être dans la violence gratuite ? Dire que nous sommes les premiers et seuls coupables serait, je pense, trop simpliste. »

Le contexte américain est-il particulier et favorable à la violence meurtrière ?

« Le deuxième amendement de la Constitution est fondamental pour les Américains, préconisant qu’ils peuvent disposer d’armes librement. Peut-être que le débat va devenir important dans la présidentielle, même si la position de Romney est connue. C’est un mal exclusivement américain, mais pas seulement. En Belgique, en 2001, ’Scream’ avait inspiré un tueur. En outre, des films peuvent aussi faire suite à de tels événements, à l’instar de la tuerie de Colombine qui a fait l’objet d’un documentaire par Michael Moore, ’Bowling for Columbine’, en 2002. »

A qui James Holmes, le tueur d’Aurora, s’est-il identifié par rapport à la trilogie ’Batman’ ?

« James Holmes s’est inspiré de la saga ’Batman’, jusque dans ses habits et la couleur orange de ses cheveux. Son mode opératoire a été d’envoyer de la fumée et de ’tirer dans le tas’. La presse américaine dans le Colorado s’est, pourtant, interrogée quant à la similitude existante avec le personnage de bande-dessinée, Arnold Crimp, créé par Franck Miller, en 1986. Aussi, dans ’ Batman Begins’, premier film de la trilogie sorti en 2005, les ennemis, qui n’étaient pas le Joker – lui-même n’apparaissant que dans le second film – arrivaient aussi masqués, diffusaient de la fumée et tiraient dans la foule. James Holmes a soigné sa mise en scène, pour montrer aux fans qu’il allait entrer dans l’histoire médiatique et criminelle de façon méthodique.

Plusieurs autres cas, selon lesquels des individus s’inspirent d’œuvres cinématographiques pour incarner le mal, existent. Ainsi, en 1981, John Hinckley tenta d’abattre le président américain Ronald Reagan, influencé par ’Taxi Driver’ de Martin Scorsese. Un film ne tue pas mais peut être un déclencheur. Ces individus sont prêts à tout pour exister médiatiquement. »

Martin Cangelosi (St.)