11h02 : « La fracture béante ouverte par l’affaire Dutroux peine à se refermer »

Rédaction en ligne

mardi 28 août 2012, 14:30

L’annonce de la libération conditionnelle de Michelle Martin, a défrayé la chronique cet été. N’est-on pas en train de verser dans le victimo-populiste ? Olivier Mouton a répondu à vos questions.

Au lendemain de la marche de Jean-Denis Lejeune, avec l’effervescence qui entoure la libération de Michelle Martin, Ne frôle-t-on pas un risque de dérive ? Bobby, notre premier internaute se demande qu’est-ce que le victimo-populiste ?

Le mot est un peu fort. C’est un débat qui est sensible et pas évident. Le victimo-populiste c’est laisser entendre que la place de la victime, qui est légitime et qui a le droit de cité dans une procédure judiciaire, n’est pas assez prise en compte. Par le passé, la victime était trop peu prise en compte. Aujourd’hui par effet de balancier, on y accorde peut-être une importance démesurée.

Est-ce que par exemple il n’y a pas une hyper-réactivité du monde politique par rapport à cette affaire.

Une justice populo-démago ça pourrait être une justice qui vire à un surplus de répression en réponse à un sentiment d’insécurité.

Ca serait une justice qui oublie son essence première.

Il y a un internaute Citoyenfatigué qui livre son analyse : La Belgique prend l’habitude de protéger les auteurs de crimes… Au nom du réélectorat, au nom du multiculturalisme, au nom d’excuses… Au final, les gens ont peur, et n’osent plus être. La peur engendre la haine, et la guerre civile couve. Alors réveillez-vous. On est à un tournant décisif. Alors qu’on arrête de dire des bêtises. Les gens qui respectent les lois sont floués, et ceux qui ne la respectent pas sont protégés, couvert, on leur trouve des excuses, reproche même à la police de les arrêter.

C’est un discours dur, le discours d’un citoyen qui n’a plus confiance dans les institutions et la capacité de l’état à protéger les plus faibles. L’affaire Dutroux avait mis le doigt dessus. Il y avait eu en 1996 beaucoup de dysfonctionnement. Les institutions avaient pour ainsi dire disjoncté.

Cela a provoqué quelque chose de l’ordre d’un traumatisme dans la société belge. Il y a manque identitaire chez nous plus diffus. Au bout du compte on a l’impression que l’on a perdu quelque chose.

Alors il y a ce sentiment d’insécurité qui se développe, je précise qu’il n’est pas toujours validé par les statistiques et les analyses, mais que l’on doit écouter.

À l’époque, en 1996, on avait des politiques qui étaient aveugles et sourds. Jean-luc Dehaene n’était pas vraiment un modèle d’empathie. On lui a beaucoup reproché son silence. Et donc cette défiance vis-à-vis des institutions continue de courir. C’est comme si cette fracture béante provoquée par l’Affaire Dutroux ne pouvait être comblée.

Edouard Delruelle, philosophe à l’Université de Liège parle d’une « émotion incompressible, » une expression qui résume bien la situation.

En Belgique, est-ce que les coupables sont-ils plus protégés que les victimes ? Ne sont-elles pas deux fois victimes ? (visiteur)

C’est toute la question des peines plus fortes, des peines incompréssibles qui existent déjà en partie, il faut le rappeler. La question se pose aussi de la réinsertion.

Il y a des études qui montrent que plus on reste en prison, plus il y a des chances de récidive. Certainement parce que le système carcéral est mal fait

Mais La question, derrière cela, c’est de savoir si l’on ne protège pas assez les citoyens suite à plusieurs faits divers. La réaction politique à ces faits divers a consisté à donner davantage de moyen pour protéger. Une société à tolérance et à risque zéro, cela n’existe pas.

Aujourd’hui on entend cette vindicte populaire. Il y a une incompréhension vis-à-vis de la libération de Michelle Martin.

Par ailleurs il y a une suspicion par le fait qu’elle se retrouve dans un couvent avec des sœurs alors que l’église a fauté également. Alors tous ces faits mis bout à bout nourrissent une fatigue citoyenne.

Peut-on comparer la réaction du peuple Belge par rapport à l’affaire Dutroux et celle du peuple Norvégien suite à l’affaire Breivik ?

En Belgique, l’affaire Dutroux c’est quelque chose qui touche à l’intime alors qu’en Norvège c’est un crime presque politique.

Quand l’affaire Dutroux est survenue en Belgique, on était en période de doute. On s’est posé la question sur toutes les institutions que cela soit la politique, l’église, l’enseignement. Au terme de ce difficile passage, l’identité collective belge est en défaut. Il y a une perte de repère identitaire en Belgique par rapport aux débats.

Quand on reste sans gouvernement pendant une si longue période, il y a une réaction légitime du citoyen pour se demander « mais qu’est-ce qu’ils font ? »

La réaction des Scandinaves est plus mesurée.

La question du populisme peut également se poser par rapport à nos responsables politiques. Par exemple si l’on regarde Elio Di Rupo ? (bebert)

Il y a une part de football panik. Mais il est important de remettre cela en contexte. En 1996 on avait très fortement critiqué Dehaene parce qu’il ne s’était pas assez exprimé et avait été très maladroit dans sa communication dans la gestion de la crise. Elio Di Rupo ne veut pas répéter cela, Donc évidemment il prend le risque d’en faire trop.

Les médias ne sont-ils pas grandement responsables du bouillonnement auquel on assiste ? (Comi)

C’est clair qu’il y a toujours des événements qui surgissent à des moments creux comme pendant l’été et donc fatalement le débat enfle. La faute aux médias certainement, mais l’émotion monte dans la population. Le traumatisme n’est pas mort. Le tout c’est de trouver l’équilibre et d’évoluer dans la confrontation des idées. Mais, pour conclure, les institutions sont là pour que l’on agisse avec raison, mais pour l’instant, force est de constater qu’il y a une défiance envers elles qui ne s’est pas résorbée.