L’inégalité contre la prospérité ?

mercredi 03 novembre 2010, 16:11

La campagne électorale des midterms aura été celle des grands paradoxes. Alors que le Parti démocrate aurait pu exploiter les scandales et les excès révélés par la crise financière héritée de l’administration Bush, c’est la droite de la droite qui a dominé le débat, exploitant sans vergogne les frustrations sociales d’une population américaine déboussolée par le malaise économique et la peur de l’avenir.

Dans les meetings du Parti républicain, autour de Sarah Palin, sur les plateaux de la chaîne de télévision Fox News, dans des milliers de blogs, les chefs de file de l’ultra-conservatisme se sont succédé pour clamer sans complexe leur rejet d’un principe qui semblerait de mise, pourtant, en temps de crise : la solidarité.

Tout au long de la campagne, nombre d’Américains ont surtout exprimé leur hargne et leur méfiance à l’égard du pouvoir, en place depuis deux ans à Washington et seul coupable à leurs yeux des maux de l’Amérique. « Les victimes de la crise des subprimes, prédisait un analyste politique à la veille du scrutin, s’apprêtent même à voter davantage pour les Républicains, le parti des riches et des plus riches ». Contre l’« élitisme, le cosmopolitisme et le socialisme » de Barack Obama…

Au cours de ces semaines de controverses enflammées, les politologues proches des Démocrates n’ont eu de cesse de souligner la « confusion de l’électorat ». Le national-populisme, incarné par le Tea Party et relayé par des figures influentes du Parti républicain, constitue un escamotage de la question sociale, ont-ils répété. Plutôt que s’en prendre aux flambeurs de la haute finance, ont-ils déploré, il a détourné la « colère populaire » contre la Maison Blanche et surtout contre « ceux d’en bas », les pauvres, les assistés et les immigrés, accusés d’être des profiteurs du système et les fossoyeurs du rêve américain.

Fer de lance de cette rébellion, le Tea Party a également décalé le débat sur les responsabilités de la crise économique en brandissant la bannière des identités crispées. Accroché au mythe de « l’individu qui se fait tout seul », ce mouvement ne conçoit guère la solidarité qu’à l’intérieur d’un groupe particulier, celui de l’Amérique moyenne, « blanche, bosseuse et chrétienne », qui s’estime grugée par « l’Etat collectiviste » et les « partageux noirs et hispaniques ».

Le ressentiment attisé par cette coalition ultraconservatrice n’est évidemment pas seul responsable de l’effilochement du principe de solidarité. Celle-ci avait déjà été minée par l’ultralibéralisme. Au cours des 30 dernières années, l’idéologie du « chacun pour soi et Dieu pour tous », jadis dénoncée comme une forme de déloyauté patriotique, a été célébrée par les ayatollahs de l’économie dérégulée comme une preuve d’Américanisme et comme le levier de la prospérité.

Lors des années 80, la Vieille Europe, en dépit de ses fortes traditions sociales, s’est elle aussi laissée séduire par cette doctrine qui, sous le couvert de mots chatoyants comme « réforme » ou « modernité », postulait la tolérance de plus grandes inégalités et un détricotage de la solidarité.

Peaufiné par les idéologues de la Troisième Voie, ce paradigme fut même repris par les « nouveaux socialistes » européens – Tony Blair, Gerhard Schroeder, Massimo D’Alema –, bien décidés à « dynamiser la société », contre les arrangements, les nivellements et les assoupissements de la social-démocratie.

Aujourd’hui, après l’éclatement de la bulle financière et la prise de conscience de l’émergence de nouvelles économies comme la Chine, le rideau des illusions, partout, s’est déchiré. Aux Etats-Unis plus encore qu’en Europe, il a révélé une société inquiète, à crans, désorientée et de plus en plus polarisée.

« Nous sommes entrés dans une ère d’insécurité, écrivait le grand historien Tony Judt, peu avant sa mort, dans Ill fares the land (Notre pays à vau-l’eau). L’insécurité crée la peur. Et la peur – la peur du changement, du déclin, des étrangers et d’un monde étrange – corrode la confiance et l’interdépendance sur lesquelles se fondent nos sociétés ».

Cette panne de la solidarité a été préparée par une explosion des inégalités. Selon une étude remarquée de Thomas Piketty et Emmanuel Saez, lauréats du Prix des Génies MacArthur 2010, les foyers américains les plus riches, représentant 1 % de la population, accaparaient, en 2007, 23 % du revenu national, un niveau jamais atteint depuis 1928, à la veille de la Grande Dépression. Au cours des 15 dernières années, ce groupuscule de privilégiés aurait capté plus de la moitié de tous les bénéfices créés par la croissance économique américaine !

Quelques Cassandre ont dénoncé cette dérive au nom d’une conception plus harmonieuse de la société américaine. En 2007, bien avant la crise des subprimes, le prix Nobel d’Economie Paul Krugman avait prévenu, dans son livre The Conscience of a Liberal, que la fragilisation de la classe moyenne, la panne de l’ascenseur social et les rémunérations abracadabrantes des traders et des golden boys menaçaient l’Amérique, la cohésion de sa société, la rationalité de ses choix économiques et la sérénité de ses débats politiques. Mais il fut largement dénoncé comme un triste sire, égaré parmi les allègres convives du festin des vanités.

Aujourd’hui, c’est au tour d’économistes de l’Establishment de tirer la sonnette d’alarme. Certes, rappellent-ils, la défense de la solidarité et la critique des inégalités ne peuvent être le paravent de la mal gouvernance et du laisser-aller. Mais si trop d’égalitarisme étouffe la créativité et l’esprit d’initiative, l’excès d’inégalité a un coût économique et social tout aussi exorbitant. Notamment, comme l’ont démontré les folles concoctions toxiques de Wall Street, parce qu’il favorise les investissements non productifs et l’aventurisme financier.

« L’explosion des inégalités, notait dernièrement Steven Pearlstein, sape l’unité de destin dont ont besoin les entreprises ou les nations pour prospérer. Les gens travaillent moins, ne prennent pas de risques et ne font pas de sacrifices s’ils pensent que tous les bénéfices sont empochés par d’autres ».

Pour ce lauréat du Prix Pulitzer, chroniqueur économique du Washington Post, « il ne peut y avoir de prospérité que partagée ». Au-delà des polémiques partisanes, c’était l’un des enjeux majeurs du scrutin du 2 novembre.