Les frontières de la laïcité

mardi 23 novembre 2010, 14:10

En Belgique comme dans d’autres pays, le débat autour de l’expression des convictions religieuses a pris un tour abrupt ces dernières années. Des lignes de compromis et des pratiques de conciliation se dessinent, mais les prises de position se radicalisent. Elles traduisent une profonde méfiance réciproque, et aboutissent régulièrement à des procès d’intention : des défenseurs de la laïcité sont accusés d’être islamophobes, des tenants du multiculturalisme sont considérés comme des « idiots utiles » de l’islamisme. Il n’est plus guère possible d’adopter une position tranchée dans ce débat sans être suspect de défendre un projet de société aux relents inégalitaires et liberticides – contre l’islam dans un cas, contre les valeurs occidentales dans l’autre cas.

Ce durcissement s’accompagne d’une double focalisation, déjà ancienne, sur l’islam et sur le port du voile. Mais un autre phénomène l’accompagne désormais, qui modifie la tonalité du débat en France et en Belgique francophone : la concomitance entre la réaffirmation du principe de laïcité, y compris par le biais de lois d’interdiction réclamées par des groupes de pression très engagés, et l’affirmation politique des valeurs traditionnelles de la droite, que cette affirmation passe, en France, par le pouvoir actuellement en place, ou, en Belgique, par la création de nouvelles formations plus ou moins structurées (Parti populaire, La Droite…).

Dans une chronique datée de juin 2008, nous avions souligné que les partis francophones restaient étrangement absents de ce débat sur les contours d’une société multiculturelle. Aujourd’hui, il faut plutôt constater que les nouveaux partis de droite se sont engouffrés dans la brèche, tandis que le MR, qui était le seul à vouloir approfondir ce débat il y a quelques années, a défini sa position fin 2009 dans un document intitulé « Quel modèle de société pour demain ? », qui a servi de base à diverses propositions de loi et de décret visant, notamment, à interdire le port de signes convictionnels dans toute une série d’enceintes, dont l’enseignement officiel.

Le document du MR prônant un certain nombre d’interdits susceptibles de frapper des citoyens musulmans (prééminence des valeurs dites universelles, stricte étanchéité entre la sphère de l’Etat et les convictions religieuses, réaffirmation des contraintes liées à l’obligation scolaire, refus de voir les individus voués à une culture héritée de leur groupe d’origine), les frontières entre les domaines et les concepts paraissent singulièrement brouillées. Or, le sens politique de la laïcité reste controversé. Les interprétations les plus sauvages risquent ainsi de se développer, qui mêleraient la laïcité à des combats qui ne sont pas nécessairement les siens. Les reproches qui lui sont faits en provenance de certains milieux dits multiculturalistes montrent en tout cas qu’une série d’identifications sont en passe de cristalliser.

L’accusation la plus lourde est celle de l’islamophobie : l’idée de laïcité servirait de paravent à un combat anti-islamique qui dissimulerait mal une xénophobie pure et simple. Un cran plus bas, c’est un penchant occidental à l’assimilation des populations étrangères, anciennement colonisées, qui est mis en cause, la laïcité étant supposée servir à imposer les valeurs occidentales à toutes les composantes de nos sociétés métissées. Enfin, le reproche se développe depuis peu selon lequel le combat laïque serait nombriliste et typiquement européen : il aurait consisté à défendre l’Etat face à l’Eglise, et aurait débouché sur des compromis « catho-laïques » garantissant à la fois les prérogatives de l’Etat et certains privilèges de l’Eglise. Selon ce dernier reproche, les laïques ranimeraient leur anticléricalisme historique au contact de l’islam, tout en ignorant ses spécificités et en refusant de le traiter sur le même pied que le catholicisme.

Ni le MR ni le monde de la laïcité organisée ne devraient se sentir visés par le soupçon d’islamophobie. Le MR est un parti de centre-droit, dont un seul élu, Alain Destexhe, tient publiquement des propos hostiles à l’islam ou à l’islamisme, et dont le texte de référence en matière de cohabitation pluriculturelle est d’inspiration républicaine.

Quant à la laïcité organisée, elle est représentée à son plus haut niveau, à la présidence et à la direction du CAL, par Pierre Galand, militant tiers-mondiste, pro-palestinien et ancien sénateur PS, et par Eliane Deproost, ancienne directrice adjointe du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme, où elle avait succédé à Jean Cornil.

Il reste que les accusations se font insistantes quant au fait que les positionnements « laïques » seraient secrètement xénophobes ; et il reste, aussi, que la manière dont l’extrême droite a exploité les malaises liés au phénomène de l’immigration alimente les pires soupçons : comment prouver, dans un Europe travaillée par le national-populisme, que l’engagement laïque n’a rien de douteux ? C’était encore facile hier, lorsqu’il existait un vide politique entre le centre-droit et l’extrême droite francophone.

C’est nettement plus difficile aujourd’hui, au moment où certains médias se focalisent sur le « péril musulman » et où le Parti populaire, qui incarne la droite décomplexée, laisse son unique député tenir des propos brutaux sur les Roms et sur le droit à la nationalité. Une sorte de spectre se dessine ainsi dans l’esprit de certains, qui englobe la xénophobie et des appels à la séparation de l’Etat et des religions dans un même continuum.

Cette esquisse de continuum est d’autant plus consistante, en apparence, que l’on voit incontestablement se ranimer une tendance à l’assimilation des populations étrangères. Ici encore, il n’est pas évident que l’on puisse faire ce procès à la laïcité organisée, qui prône une société de la diversité, ou au MR, dont le socle doctrinal est libéral et individualiste. Mais la droite est bien, elle, assimilationniste par tradition, et le manifeste du Parti populaire le montre sans ambages. Or les positions du MR déjà rappelées, tout comme la dernière prise de position du CAL, en octobre 2010 (« La concrétisation de l’interculturalité dans un Etat impartial »), prônent l’adoption d’une série de lois d’interdiction, s’agissant notamment des signes convictionnels ou d’exceptions à la loi commune pour motifs religieux, et ces deux organisations affichent une réticence de principe à l’idée d’intégrer des « accommodements raisonnables » en droit belge. Compte tenu de la résurgence, par ailleurs, d’un discours de droite, et même si la prise de position du MR réaffirme le primat de la liberté individuelle et que le document du CAL multiplie les marques d’ouverture, l’idée que les valeurs universelles, l’impartialité de l’Etat et l’égalité entre tous les citoyens – en bref, une certaine vision de la laïcité qui assume ses prétentions universalistes – dissimulent un rêve

d’uniformisation des comportements a sans doute de beaux jours devant elle. Quant à la réduction du combat laïque à une réaction anticléricale face au catholicisme dominant, réaction qui se prolongerait comme par inertie à l’égard de l’islam, elle est peut-être destinée à subsister le plus durablement.

Car l’engagement laïque passe bien, aujourd’hui comme hier, par une volonté d’émancipation à l’égard de l’emprise du religieux et des Eglises, emprise que le monde laïque, à tort ou à raison, juge attestée par mille indices au sein de l’islam belge.

Alors qu’elle récuse les accusations d’islamophobie et d’assimilationnisme, la laïcité organisée ne voit aucune raison de renoncer à sa vision des rapports entre l’Etat, les religions et les individus. Mais c’est à elle de démontrer qu’il ne s’agit pas d’une vision héritée du passé, et que cette vision n’est pas fatalement porteuse de risques de discrimination symbolique ou juridique, même indirecte.

Plus que les soupçons alimentés par la résurgence d’une pensée de droite, c’est sur cet enjeu que le débat gagnerait à se focaliser.