Quel est le bilan de Sarkozy ?

vendredi 06 avril 2012, 13:54

Jean-François Kahn Journaliste et essayiste

Il y a un paradoxe Nicolas Sarkozy : son bilan « après coup » est exactement l’inverse de celui que laissait présager son image « avant coup ». Ce n’est pas le pire que ses contempteurs attendaient de lui qui s’est produit, c’est le meilleur que ses thuriféraires en espéraient qui a fait naufrage.

A-t-il mené une politique ultra-libérale à la George Bush sur le dos des classes sociales les plus déshéritées ? Absolument pas… En bon bonapartiste il a, certes, comblé les plus riches de sucreries, mais a fait en sorte que les effets de la crise n’accablent pas les moins bien lotis qui sont aussi parfois ses électeurs. Il n’a pas été, contrairement à ce qu’il avait laissé espérer, le « président du pouvoir d’achat », mais pas non plus ce fourrier d’une paupérisation accablant les seules classes laborieuses que dénonce volontiers la vox populi. Alors même que la gauche veut en faire le père fouettard d’on ne sait quelle austérité écrasant la France d’en bas, son populisme instinctif, au contraire, lui a fait préférer le creusement des déficits et l’alourdissement de la dette à une rigueur qui aurait risqué de lui aliéner un électorat populaire déterminant. C’est ainsi que, pas à un tête-à-queue près, l’homme qui s’imposa à la droite en lui promettant de liquider le « modèle social français », en devint, au lendemain de la crise de 2007, le plus ardent laudateur. Au point d’en faire autant, sinon plus, que les socialistes dans le domaine de l’assistanat et du subventionnisme.

Mieux : ce tenant d’un capitalisme sans complexe ni état d’âme n’hésita pas un instant, dès lors que les évidents dysfonctionnements de ce capitalisme-là exacerbèrent précisément les complexes et les états d’âme, à brûler avec emphase ce qu’il avait adoré avec ostentation. Et, confronté en 2008 à un risque de déflation, on le vit concocter une politique de relance point sotte qui, contrairement à ce qu’eussent souhaité ses supporters, ne sacrifia pas la demande à l’offre. De même que, en 2011, bousculé par la crise financière et contraint de procéder à un assainissement auquel il répugnait jusqu’alors – il avait, au contraire, aggravé la situation en multipliant les cadeaux à sa clientèle – il préféra recourir à la hausse des recettes fiscales, donc des impôts, plutôt qu’à une baisse des dépenses publiques.

Sans doute, – et c’est un autre paradoxe – dans le sillage d’un chômage de masse, les phénomènes d’exclusion, de précarisation et de grande misère ce sont spectaculairement aggravés en France ces cinq dernières années : mais ce sont moins là les conséquences d’initiatives sarkozystes, qu’au contraire le résultat d’un manque d’initiatives fortes, autrement dit la marque d’un activisme plus verbal que réel.

La preuve en est que, si le quinquennat a été marqué par une inflation confuse de mesures et de mesurettes législatives, certaines bienvenues comme l’esquisse d’une autonomisation des universités, d’autres catastrophiques comme cette exonération de charges des heures supplémentaires qui contribua à aggraver le chômage et à creuser les déficits, en revanche aucune grande réforme – bonne ou mauvaise – ne peut être comparée à celles qui marquèrent les présidences de ses prédécesseurs : suppression du service militaire (Jacques Chirac), instauration du droit de vote à 18 ans et libéralisation de l’avortement (Valéry Giscard d’Estaing), abolition de la peine de mort, réforme de l’entreprise, régionalisation, ouverture du secteur audiovisuel à la concurrence (François Mitterrand), instauration d’une sécurité sociale réellement universelle et d’un impôt proportionnel applicable à toutes les formes de revenus (Michel Rocard) ou même le Pacs… et la loi sur les 35 heures (Lionel Jospin).

Même la réforme du système de retraites fut beaucoup plus prudente et modérée que celles qui ont été édictées un peu partout ailleurs.

Au demeurant, les décisions les plus marquantes du quinquennat sarkozyste ont consisté, moins en des bonds en avant qu’en des retours en arrière : nomination des patrons de l’audiovisuel public par le président de la République, réintégration du commandement unifié de l’Otan, démantèlement des digues protectrices du commerce de proximité mis en place par les gouvernements de droite précédents, coup d’arrêt à la régionalisation et re-départementalisation partielle, réduction de la progressivité de l’impôt direct, remonarchisation de l’exercice du pouvoir.

Les sarkozyphobes accusent le président sortant d’être un droitier dogmatique et les sarkolâtres d’être un pragmatique capable, dans l’action, de bousculer toutes les barrières idéologiques. Les uns et les autres se trompent en l’occurrence : ainsi, nul n’est allé plus loin, plus talentueusement, et plus lucidement que Nicolas Sarkozy dans la dénonciation des perversions du néocapitalisme financier (en particulier dans son fameux discours de Toulon), mais cela ne fut suivi par aucune décision concrète, aucune, si bien que le président français en a moins fait, après avoir beaucoup dit, que beaucoup d’autres gouvernements qui, eux, avaient pourtant très peu dit.

Ce qui plaide en défaveur de Sarkozy c’est que rien, absolument rien, ne s’est amélioré en cinq ans, et que ce sont plutôt les dégradations, en particulier celles des services publics, qui frappent les esprits. Mais plaide en sa faveur le fait que, dans aucun domaine, la France n’a connu de dégringolades comparables à celles qui ont martyrisé la Grèce, l’Espagne, le Portugal, l’Irlande, l’Islande, la Hongrie ou la Grande-Bretagne. Par comparaison à la façon dont les pays européens se sont sortis de la crise, nous nous situons dans la mauvaise moyenne, mais tout de même en tête des moins bons.

Tout compte fait, Nicolas Sarkozy a moins justifié les exécrations qu’il exacerbe à gauche que trahi les enthousiasmes qu’il suscita à droite. En matière économique et sociale – et même, à la limite, financière – son bilan n’est peut-être pas brillant, mais beaucoup moins catastrophique que ne le clament ceux qui lui sont radicalement allergiques. Il a eu, par exemple, raison de procéder, malgré la prégnance de la dette publique, à un emprunt destiné à préserver les investissements d’avenir. En revanche, la puissance de sa force de frappe propagandiste a presque réussi à dissimuler que c’est dans les trois domaines qui constituaient, aux yeux d’une importante catégorie de Français, ses plus séduisants atours, que son bilan s’avère proprement calamiteux : sécurité, émigration, politique étrangère.

Avoir, pour des raisons cette fois idéologique, choisi de substituer à une police de proximité, ancrée au terrain, l’emploi médiatiquement plus payant de cohortes lourdes et voyantes coupées de leur environnement, fut une faute qui s’est payée, malgré quelques manipulations statistiques, d’une spectaculaire augmentation des violences aux personnes, des cambriolages et des hold-up.

Les émigrations, légales ou clandestines, ont explosé (+ 80 % par rapport à l’époque Jospin), d’autant que, contrairement à ce que déclame mécaniquement l’extrême gauche, le Medef, c’est-à-dire le grand patronat, a exigé et obtenu d’être régulièrement fourni en main-d’œuvre malléable et bon marché. Enfin, les incohérences, les constants changements de cap, la priorité donnée aux opérations de « com’ », le brusque passage d’un soutien inconditionnel aux Ben Ali, Moubarak et autres Bachar El Assad, à un alignement sur l’Arabie Saoudite et le Qatar, l’instrumentalisation narcissique de notre politique européenne, l’exploitation de la question arménienne à des fins purement électoralistes, ont fortement décrédibilisé notre diplomatie et fragilisé nos alliances.

Au-delà de ces constats, nul ne saurait contester l’énergie, le dynamisme, parfois le courage, la réactivité, le sens tactique et les talents – en particulier les talents d’acteur – d’un président dont le volontarisme et la souplesse sont des acquis auxquels ne devraient par renoncer ses successeurs.

À côté de quoi d’autres traits de caractère ont pesé, hélas, d’un poids beaucoup plus lourd, pour ne pas dire extravagant.

Récapitulons : un égocentrisme quasi délirant, une hypertrophie du moi confinant à l’adoration presque mystique de lui-même. Une agressivité belliciste capable de faire s’affronter, sauvagement même, deux fromages à pâte molle et qui eut pour conséquence que, sous lui, qui, systématiquement, opposa les uns aux autres, les inclus aux exclus, les couche-tôt aux couche-tard, les Français d’ici et les Français d’ailleurs, les chauves aux chevelus, la France ne cessa de faire la guerre à la France. Une tendance à escamoter toute altérité afin de surgir soi-même, à la place des lapins qu’il pose à autrui, de tous les chapeaux. Un incommensurable mépris des siens, seulement compensé par la hargne mise à acheter ou à écharper l’adversaire. Une soif de conquête et de contrôle ne s’embarrassant ni de morale ni de principes. Une soumission du tout à la centralité de soi : le stalinisme effaçait des figures sur les photos, le sarkozysme consiste à s’y ajouter. Une addiction à l’argent, l’argent visible, l’argent qui brille, à la fois effluve de la seule réussite qui vaille et affirmation d’une pesanteur sociale.

Tout cela aurait pu rester cantonné à la sphère privée si ces caractéristiques psychologiques n’avaient pas puissamment contribué à façonner un mode de gouvernance qui renvoie plus à l’empire qu’à la République, le Parlement, les ministres, y compris le Premier d’entre eux, les corps intermédiaires, s’effaçant devant le face-à-face ininterrompu, exclusif, malsain, fait d’adoration et de répulsion mêlées, d’un thaumaturge et de son peuple malade. On en vient à regretter cela : qu’un Sarkozy n’ait pas eu à exercer ses dons, qui sont grands, dans un pays à fonctionnement réellement démocratique.