Le « mea culpa » d'un rédac chef

jeudi 19 avril 2012, 14:01

Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef.

Presse et vie privée : que publier ? A cette question, il y a quelques semaines, Peter Vandermeersch, ex-rédacteur en chef du Standaard, à la tête du NRC Handelsblad, répondait : « All the news that's fit to print, toute nouvelle qu'il est bon de publier », reprenant la règle de son journal de référence, The New York Times. Cette devise n'a pourtant pas suffi à lui éviter d'être pris au piège d'un article sur le prince Friso, deuxième fils de la reine Beatrix des Pays-Bas. Pas certain non plus qu'elle règle le conflit qui oppose depuis mardi le magazine flamand Humo à Pol Van Den Driessche, l'ex-sénateur CD&V, aujourd'hui candidat bourgmestre de la N-VA à Bruges. Le magazine a ainsi révélé sur trois pages la manière dont, selon des témoignages à visage découvert, l'homme politique utilisait son pouvoir pour harceler un certain nombre de femmes. Inutile de dire que le titre de « DSK flamand » n'a pas plu au principal concerné alors que la Flandre débat de l'opportunité de révéler la vie privée des hommes publics.

Pour Peter Vandermeersch, les ennuis démarrent avec la chute du prince non héritier lors d'une avalanche. Les premières nouvelles font état d'une fracture de la hanche. Le NRC Handelsblad a la chance d'avoir une journaliste sur place avec son mari, médecin orthopédiste. Elle apprend dès lors de bonne source que le prince n'a pas subi que cette fracture et donne en fait des nouvelles plus rassurantes sur son état. Son journal la publie à la une et c'est le tollé : on fustige l'intrusion dans la vie des princes, la manière dont la nouvelle a été obtenue et rédigée, l'importance accordée par un journal comme le NRC. Il ne s'agit en effet pas de n'importe quel quotidien. Peter Vandermeersch le dit : avec De Standaard, il jouait à Anderlecht, au NRC, il coache Barcelone et joue la Ligue des champions avec Le Monde, The Guardian… Le rédacteur en chef prend d'autant plus la critique de front qu'on l'accuse d'être un étranger, un Belge flamand, brisant les codes locaux. L'homme n'est pas du genre qu'on abat facilement : il fait le tour des « talk shows » néerlandais pour défendre sa journaliste et affirme qu'il referait la même chose. Les lecteurs insultent, se désabonnent, un chroniqueur vedette, Youp van't Hek, ira

même jusqu'à écrire… dans le NRC que son rédacteur en chef est « un idiot, plus souvent à la télévision que dans sa rédaction ».

Et puis soudain, des excuses. Vandermeersch, sur base d'un rapport réalisé par l'ex-ombudsman du Volkskrant, va reconnaître que l'information donnée était une partie seulement de la vérité, avait créé de fausses attentes et n'émanait que d'une seule source, certes non anonyme, mais non recoupée avec le Rijksvoorlichtingdienst, qui gère la communication de la maison royale.

« We fucked up, on a échoué, nous dit-il très spontanément, c'est ma responsabilité. Je n'aurais pas dû publier sans deuxième source mais j'ai surtout appris sur la manière dont un journal comme le NRC – cela vaut aussi pour De Standaard ou Le Soir – doit gérer les informations qui touchent à la vie personnelle. Il existe dans ce cas-là des limites pour des journaux comme les nôtres. » Le rédac chef se dit davantage convaincu aujourd'hui que, pour les journaux de qualité, ce n'est pas tant la vitesse de publication qui est importante, que sa qualité. « Il ne faut pas écrire avec trois semaines de retard bien sûr, mais ce qui importe c'est d'avoir le fond, la nuance et la justesse. » Autre grande leçon : ce n'est pas ce qui se passe avec les personnes qui compte, mais avec les structures. « J'ai fait évoluer le Standaard, qui était un peu vieillot, vers quelque chose de plus vivant. Mais désormais, je suis vraiment convaincu que les journaux de qualité doivent se retenir un tout petit peu sur ce type de nouvelles privées. Il faut avoir de la distance, et ne conserver que ce qui est important et pertinent pour la démocratie et la société. Il faut revenir à notre raison d'être. Même si nos

lecteurs vont lire ces nouvelles sur le prince Friso ailleurs, ils attendent de notre journal du sérieux. »

Humo aurait-il tout faux dès lors avec ses révélations sur Pol Van Den Driessche ? « Je pense que là, il s'agit de quelqu'un qui va devenir maire de Bruges et on doit lui demander d'avoir une moralité. Il y avait beaucoup d'histoires qui circulaient sur cet homme politique. C'est le moment, alors qu'il se présente à ce poste, de vérifier si c'est vrai ou pas, de valider son accountability. Ici, la question n'est pas de savoir si un homme politique peut avoir des maîtresses de temps en temps, mais s'il abuse de son pouvoir. » Quant au fait d'être un « étranger » à la tête d'un journal comme le NRC, Vandermeersch réfute le problème : « Ce serait impossible pour un non-natif de diriger un journal populaire. Mais des journaux comme Le Soir, De Standaard ou le NRC répondent aux mêmes critères, aux mêmes impératifs, s'intéressent aux mêmes thèmes. Etre flamand à la tête d'un journal néerlandais de ce type ne pose pas de souci. A la tête d'un journal francophone, ce serait moins évident pour des questions de sensibilités politiques, pas sur le fondement du métier. »