Pourquoi Sarkozy est cuit de chez cuit

vendredi 20 avril 2012, 17:05

Jean-François Kahn Journaliste et essayiste

Pour Nicolas Sarkozy, c’est cuit de chez cuit. Notre fringant « capitaine dans la tempête » ne sera pas reconduit à la tête de son escadre. Les vents, un temps porteurs, étant subitement retombés, son invincible armada, harcelée de tous côtés, a fini par s’échouer sur les récifs. Et tout particulièrement sur ce gros récif : une majorité de Français qui en a soupé et veut tourner la page. Au point que le spectre de la mutinerie plane désormais sur ses propres équipages. Et que les passagers de 1re classe commencent déjà à se précipiter dans les chaloupes.

Jolie leçon : les traîtres de 2007 qui passèrent de gauche à droite en une semaine n’ont même pas attendu le deuxième tour pour repasser de droite à gauche. Pour l’instant, Bernard Kouchner et Bernard-Henri Lévy gardent le silence. Mais on s’attend à tout. Pourquoi pas, même, un énième retournement de veste d’Alain Minc ?

Pourquoi, après un bref moment de redoux en faveur de Sarkozy, ce brusque retour de disgrâce ?

Pour une raison simple : il fut élu, en 2007, en surfant sur la thématique de la rupture. Ce qui était un coup de génie sacrément culotté, puisqu’il s’agissait de rompre avec la gestion, le bilan et les orientations portées par son propre camp, son propre parti, son propre gouvernement et son propre président. Manœuvre réussie : chapeau l’artiste !

Or, cette fois, avec qui rompre, puisqu’il était lui-même, lui tout seul ou presque, le parti, le gouvernement et le président. Dans un éclair de lucidité, il osa cette réponse : « avec moi-même ! ». « Je serais un président différent », lança-t-il, c’est-à-dire différent du président sortant, qui se trouve avoir été lui, mais un « lui » qui se découplait soudain de « soi ». Comme le suggérait Freud, « moi est un autre ».

Cela aurait pu marcher. L’empereur autocrate Napoléon, après le retour de l’Ile d’Elbe, ne réussit-il pas à se faire réinvestir comme républicain libéral ?

Sauf, qu’en réalité, on ne se refait pas. Du moins passé 45 ans. Et, à mesure que la campagne électorale montait en puissance, le président sortant réintégra sa propre peau, se rattrapa et se conforma de plus en plus, non pas à cet « autre » qui n’était plus lui, mais à un « moi » qui le forçait à rester le même : plus agressif et clivant que jamais, tendu comme un piège à loup, aussi cohérent que les coqs qui surmontent les clochers des églises, droitier par pesanteur plus encore que par conviction, rien moins que centriste donc, mais égocentriste, Narcisse pour qui autrui ne peut surgir que d’une déchetterie, aussi menteur que le serait une catalyse de George Bush et de Hugo Chavez, et quelque peu enfantin, comme en témoigne sa décision de se faire filmer d’urgence pour la télévision en vidéoconférence avec Barack Obama.

Sarkozy n’avait pas changé. En conséquence de quoi l’électeur fut placé devant cette évidence : celui qui s’offrait à lui, à son suffrage, n’était pas un « nouveau » Sarkozy, liquidateur de l’ancien, mais l’ancien qui, dans le feu de l’action, se dépouillait des frusques qui l’avaient un temps fait ressembler à un « nouveau ».

A partir de ce moment-là sa réélection devenait impossible.

Reste que le premier tour du scrutin peut réserver de grosses surprises. Et révéler, en particulier, que le camp de ceux qui ne veulent ni de Sarkozy ni de Hollande, 44 % des électeurs environ, l’emporte très largement sur celui de ceux qui en pincent pour l’un ou pour l’autre.

Certes ce camp-là, qui regroupe Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen, François Bayrou et ce qui reste de souverainistes néo-gaullistes ou d’écologistes, est a priori radicalement disparate. Sauf, qu’en l’occurrence, les sondages ont montré qu’une grande partie des citoyens passait allégrement de l’un de ces candidats à l’autre.

Irresponsabilité ? Incohérence ? Pas nécessairement : car, en réalité, les émotions et les passions qu’incarnent ces candidats cohabitent, s’agitent, s’entrechoquent dans les mêmes têtes. Et le même électeur qui adhère au message « sécuritaire » de « Marine », plébiscite celui de « François » (Bayrou) sur la nécessité de la rigueur, tout en rêvant avec « Jean-Luc » de « casser la baraque ». Le tout, bien sûr, dans le respect de l’environnement. Réenraciner les « valeurs », rétablir les grands équilibres, inventer un nouveau modèle de société, ces exigences ne s’excluent nullement. Protection, restauration, révolution, autant d’aspirations qui s’entremêlent dans les mêmes cervelles et irriguent les mêmes lobes.

Une majorité virtuelle existe donc qui intègre et synthétise mentalement des thématiques qu’antagonisent ceux et celles qui les portent.

En conséquence : les Français finiront par choisir au deuxième tour entre deux minorités. Et les jeux sont faits. Sarkozy est out !