Cette « guerre nomade » qui s'est établie au Mali

COLETTE BRAECKMAN

mardi 24 avril 2012, 13:54

POUR le politologue Michel Galy, le conflit malien est un effet pervers de la politique française dans la région.

ENTRETIEN

Michel Galy

Michel Galy est professeur de relations internationales, entre autres à Saint-Cyr.

Après dix ans de travail de terrain en Côte d'Ivoire, il est devenu spécialiste des conflits en Afrique de l'Ouest, rédacteur en chef de la revue Culture et conflits. Il a aussi coordonné le livre Guerres nomades et sociétés ouest-africaines (Ed. l'Harmattan).

Suite au coup d'Etat militaire qui a chassé du pouvoir le président Amadou Toumani Touré en mars dernier, le Mali est coupé en deux : la rébellion touarègue occupe le nord – dont les villes de Tombouctou et de Gao – et est représentée par deux mouvements concurrents, le MNLA (Mouvement national de libération de l'Azawad) et Ansar Dine, présenté comme un groupe islamiste.

Vous avez beaucoup écrit sur les « guerres nomades ». Assistons-nous à un phénomène comparable au Mali ?

Dès 1989, on a vu la guerre gagner du terrain depuis le Liberia jusqu'en Sierra Leone puis, en 2002, atteindre la Côte d'Ivoire. A cette époque déjà, il s'agissait de peuples guerriers. Ils étaient favorisés par des frontières poreuses, qui coupent des ethnies qui se retrouvent de chaque côté des frontières. Les mécanismes de ces guerres se ressemblent : les groupes armés disposent d'une base arrière (à l'instar de Charles Taylor qui pouvait se replier sur Danane en Côte d'Ivoire) puis établissent un foyer de l'autre côté de la frontière et de là, tentent de progresser vers la capitale.

Où se trouve aujourd'hui le foyer de cette nouvelle guerre nomade ?

Si on essaie de transposer le concept, il apparaît que le foyer se trouve dans le nord du Mali. Il dispose de ressources en hommes et en matériel au départ de la Libye, cette Libye qui a implosé après la chute de Kadhafi et la guerre néocoloniale menée par la France et l'Otan. Les spécialistes estiment qu'entre 5 et 10.000 missiles ont été mis en circulation dans la nature. Les guerriers touaregs qui faisaient partie des troupes irrégulières de Kadhafi – la légion arabe – ont été remis à disposition de leur pays d'origine. Le président du Mali Amadou Toumani Touré a très mal négocié, puisqu'il a laissé ces Touaregs revenir dans le nord du pays avec armes et bagages, avec leur vieille revendication d'un Etat touareg. Les Touaregs sont comme les Kurdes, un peuple sans Etat. Le MNLA (Mouvement national de libération de l'Azawad) incarne leurs aspirations : disposer d'un territoire, l'Azawad, qui s'étendrait sur le nord du Mali et au nord du Niger (où Areva exploite l'uranium). Si la guerre nomade se poursuit, elle atteindra la Mauritanie, l'Algérie et le groupe Boko Haram, du Nigeria, aurait rejoint les combattants.

Comment les Touaregs seraient-ils devenus islamistes ?

Il y a au fond deux revendications parallèles, qui s'étendent sur un même territoire : les Touaregs sont prêts à demeurer dans le nord du Mali, autour des villes de Gao, Mopti, Tombouctou tandis que les islamistes ont pour objectif soit de descendre vers la capitale soit de créer une sorte de réduit islamiste. Un Afghanistan nomade aux portes de l'Europe…

La dictature libyenne avait fixé beaucoup de groupes guerriers itinérants et l'Otan a favorisé, en Libye, le retour des groupes guerriers touaregs surarmés, dotés de RPG et de missiles vers le nord du Mali et du Niger… Au sein de certains milieux militaires français, on nourrissait une sympathie larvée pour les Touaregs, avec des réminiscences coloniales… On se rappelle que les compagnies méharistes étaient naguère dirigées par des officiers français… J'ai rencontré autrefois des officiers français qui disaient qu'il fallait collaborer avec les Touaregs pour contrôler le désert… Favoriser les Touaregs pour lutter contre Al-Qaïda, notamment à propos des otages français : c'était une sorte de partie de billard à trois bandes… Mais on jouait avec de la dynamite car finalement, les deux parties se sont alliées pour conquérir le nord du Mali…

On a donc obtenu le contraire de ce que l'on souhaitait et on a déstabilisé un Etat fragile, où cohabitaient les nomades et les peuples sédentaires, que les premiers considèrent toujours comme d'anciens esclaves.

Les ressources de l'Azawad (gaz, pétrole) ont-elles joué ?

L'idée d'un Azawad indépendant rejoint de très vieux projets coloniaux, qui datent du moment de l'indépendance de l'Algérie : garder le Sahara indépendant pour pouvoir exploiter ses ressources en pétrole et en minerais… Ces scénarios géopolitiques assez primaires remettent tous en question la légitimité des Etats sahéliens et notamment le Mali et le Niger.

Une intervention militaire de la Communauté des Etats d'Afrique de l'Ouest pourrait-elle être efficace ?

Pas du tout : la force militaire de l'Ecomog a été une catastrophe ambulante et je ne vois pas ce que pourraient apporter des présidents issus de coups d'Etat comme Blaise Compaoré au Burkina Faso ou appuyés par une rébellion armée comme Ouattara en Côte d'Ivoire… En Côte d'Ivoire, les anciennes Forces nouvelles ou leurs alliés, les combattants dozos, sont plus qu'opposés à aller combattre au Mali. Ce sont des peuples frères et ils préfèrent poursuivre leur entreprise de pillage du sud de la Côte d'Ivoire. En plus, en Côte d'Ivoire il y a des liens entre des « com zones » (commandants de zone) pro-Ouattara et certains milieux islamistes… Ne seraient-ce que des complicités au niveau des trafics d'armes et de drogue…

Qui pourrait jouer un rôle stabilisateur ?

L'Algérie pourrait le faire, mais n'a aucune envie de sortir de ses frontières. Au contraire, elle a poussé vers le sud le GSPC, (groupement salafiste), ancêtre d'Aqmi, au-delà de ses frontières. L'Algérie considère qu'elle doit avoir une position dominante dans le Sahara et repousse toute idée d'une intervention française ou américaine…

A terme, toute cette zone va être interdite d'accès aux Occidentaux… Pour moi, c'est aussi la conséquence des deux interventions militaires sarkozistes, en Côte d'Ivoire et en Libye… Les effets pervers de ces interventions s'avèrent plus importants que les bénéfices momentanés que les intérêts français ont pu en retirer. Mais de telles considérations n'ont pas pesé dans la campagne électorale…