Merci la France !

BEATRICE DELVAUX

mardi 24 avril 2012, 19:33

Mais pourquoi donc un tel engouement des Francophones belges et de leurs médias pour les élections françaises. Nos voisins flamands sont très perplexes et surpris. Ils ont demandé à notre éditorialiste en chef Béatrice Delvaux de leur expliquer. Voici le texte paru ce mardi 24 avril dans De Morgen

  Merci la France !

Faites l'expérience. Interrogez les Belges francophones sur le prénom de l'épouse de Herman Van Rompuy, et vous recevrez zéro réponse. Demandez leur par contre de citer les prénoms des femmes successives de Nicolas Sarkozy ou de François Hollande et vous obtiendrez un quasi sans faute. Ces informations, ils ne les ont pas lues dans « Paris Match » (l'équivalent des « Story » et autres « Dag Allemaal ») mais dans les livres de Catherine Nay (« L'impétueux ») ou de Franz-Olivier Giesbert («Monsieur le Président ») ou de tout autre éditorialiste parisien qui réalisent un carton au sud de la Belgique à chaque fois qu'ils signent un ouvrage de politique française. Les francophones belges ne sont pas intéressés par la France politique, culturelle et médiatique : ils sont « accros ». J'en connais de nombreux qui étaient à la Bastille en mai 81 pour fêter la victoire de Mitterrand, j'en connais qui y sont retournés il y a quelques semaines pour y vivre le meeting de Mélenchon, le leader du Front de gauche..

Côté flamand, visiblement on ne comprend pas cet engouement. Soyez rassurés, les Français eux-même y perdent leur latin. Un journaliste de France Inter est ainsi venu m'interviewer sur la folie qui se serait emparée cette année des médias francophones belges. Hier « Le Soir » consacrait ainsi huit pages et sa une aux résultats du premier tour, là où « De Morgen » en proposait deux à peine. Il y a cinq ans, nous avions carrément réalisé un « Soir de France » depuis Paris.

Sommes nous devenus fous ? Non, sous sommes simplement un peu, beaucoup, passionnément français. Amour passion, amour rejet, car aucune minorité ne se dégage pour un rattachement à la France : les belges francophones sont accros à ce pays mais pas au point d'en devenir un citoyen. La proximité culturelle joue un rôle clé. Nous sommes depuis notre enfance immergés dans la réalité culturelle française : les Malraux et autres Camus sont nos Claus à nous, bien avant les écrivains belges en langue française. La pensée, les philosophes qui peuplent nos références intellectuelles sont de Paris avant d'être de Bruxelles.

Un autre phénomène s'est cependant ajouté, qui survit en dépit de la multiplication des chaînes de télévision. La française TF1 est parmi les télévisions les plus regardées en Belgique francophone avec la RTBF et RTL. Ce qui veut dire que la majorité des francophones, tous âges confondus, sont baignés dès leur enfance, trois heures par jour en moyenne dans la réalité française. Nous engloutissons chaque jour leurs journaux télévisés, nous buvons leurs téléfilms, nous mangeons leurs talks shows. Cette immersion constante fait qu'en matière politique, les jeunes très souvent connaissent mieux le personnel politique français que le leur. Ils savent tout de Montebourg et quasi rien de Thierry Giet. Et quand Bernard Wesphael lance son <Mouvement de gauche>, c'est de Mélenchon qu'il se revendique pour être certain que cela parle immédiatement à ses compatriotes. Cette francolâtrie se réduit un peu depuis qu'Internet a remplacé la télévision comme compagnon de route des jeunes qui, désormais, à « Plus belle la vie » - la série culte sur France 3 -, préfèrent les séries américains en VO, les vidéos de groupes de rap néerlandais ou la vidéo de 20 minutes dénonçant Joseph Kony, le leader de la LRA.

La simplicité du scrutin français accroît le sex appeal de leur politique pour nos cerveaux francophones. Là où l'enjeu belge se perd dans les compromis, les négociations sans fin et les partis sans identité tranchée, le jeu français offre un ring, des bons et des méchants, des duels, un gagnant et un perdant. Le tout accompagné d'une rhétorique éblouissante, de débatteurs de talents, de grandes envolées et parfois aussi de grandes idées. Donnez-nous du Mélenchon qui flingue, du Sarkozy qui rentre dedans, du Mitterrand qui philosophe!

Hier soir, chaque belge francophone, dans son fauteuil a voté, s'est emporté, s'est réjoui. Voilà qui explique la faible identité francophone belge . Pas de BF (Bekende Franstaligen), ou si peu (RTL a davantage travaillé au concept), ou parce qu'ils ont réussi à … Paris. Cette absence pèse lourdement sur l'industrie médiatique, journaux et télés, qui au contraire du monde flamand, n'ont pas toutes ces locomotives pour tirer leur audience ou leur diffusion. Hier Le Soir a comptabilisé de 18 à 19h autant de trafic qu'au cours de la journée de mise en place du nouveau gouvernement belge. Merci la France !

Article publié dans De Morgen par Béatrice Delvaux