Le blues sarkozyste

mercredi 25 avril 2012, 14:01

Serge July Cofondateur de « Libération », éditorialiste à RTL

Nicolas Sarkozy est un homme qui pense à micros ouverts. Il avait décrit ce qu’il souhaitait pour le 1er tour : être en tête, avoir 2 ou 3 points d’avance sur François Hollande, de telle sorte qu’il y ait une véritable dynamique de campagne en sa faveur. Pour utiliser une métaphore empruntée à l’haltérophilie, ça s’appelle un épaulé-jeté : d’abord la barre sur les épaules, et au 2e mouvement, elle est brandie à bout de bras. Mais ce 1er tour n’est pas du tout conforme à son scénario.

Nicolas Sarkozy a été devancé par François Hollande d’un point et demi. Au regard de ses objectifs, c’est raté. D’autant que c’est la première fois sous la Ve République qu’un président se représentant à un second mandat ne vire pas en tête. Giscard d’Estaing élu en 74, devance François Mitterrand au 1er tour de 1981, avant d’être battu au second. Le président candidat a en principe des atouts : il s’impose à sa majorité et dispose de l’appareil d’Etat, et il a en général un handicap : son bilan. Se faire réélire a beau être une opération délicate, ils avaient tous été réélus, sauf Giscard.

La crise, bien sûr, aggrave tout, mais Nicolas Sarkozy est impopulaire depuis le début de l’année 2008, avant même le déclenchement de la crise des « subprimes ». A la veille de la présidentielle, le taux de mécontents est de 66 %, les souhaits de victoire de la droite sont seulement de 43 %, alors que le désir d’alternance est de 55 % (enquêtes Ifop), et le taux de chômage avoisine 10 % ; Nicolas Sarkozy partait avec de très sérieux handicaps. Au soir du 1er tour, il totalise 27,1 %. Jamais la droite parlementaire, à une élection présidentielle depuis 1965, n’avait connu un tel score, comme si elle sortait essorée du quinquennat de Nicolas Sarkozy.

Le Front national, c’est le cauchemar historique de la droite parlementaire depuis près de 40 ans. L’UMP, le parti unique de la droite parlementaire, voit le jour en 2002 juste après le 1er tour de la présidentielle où Jean-Marie Le Pen vient d’éliminer Lionel Jospin. Pour échapper à cette menace, et faire face aux législatives qui suivent, le RPR néo-gaulliste fusionne avec l’UDF, qui regroupait toutes les variétés de centristes et toutes les gammes de libéraux. François Bayrou est le plus célèbre des centristes dissidents qui campent en dehors, à mi-chemin de la droite et de la gauche, de telle sorte qu’on ne peut plus le quantifier dans le total de la droite parlementaire. Rançon du parti unique, le candidat de l’UMP fait 27 %, c’est-à-dire encore moins qu’en 2002, lorsque Jacques Chirac était le président candidat : le score de la droite parlementaire était alors de 30,9 %. Le bénéfice n’est pas probant.

Nicolas Sarkozy s’est imposé comme le candidat unique de l’UMP en 2012. Il a réussi à dissuader toutes les initiatives concurrentes à droite. Le Chef de l’Etat voulait éviter à tout prix l’élimination par le Front national naviguant entre 17 et 20 %. Si la droite parlementaire avait eu deux candidats, chacun aurait été plus faible, et ils auraient été tous deux sous la menace de Marine Le Pen. Nicolas Sarkozy avait l’obsession de cette candidature unique : il a ainsi évité un 21 avril à l’envers, c’est-à-dire son élimination potentielle par le Front national, comme Lionel Jospin en 2002.

Cette combinaison entre un candidat unique de la droite qui se lance sans allié, sans réserve de voix, et un candidat du Front national à un niveau de plus en plus élevé, se révèle dramatique : elle encourage une surenchère de la droite parlementaire avec le parti populiste. Cette surenchère est le substitut à une stratégie sociale et industrielle qui fait défaut et qui justement devrait réduire l’influence du populisme d’extrême droite. Au fil des années, cette course sans fin au mieux-disant xénophobe, au mieux-disant protectionniste, au mieux-disant national et anti-européen, multiplie les compromissions idéologiques qui minent la droite parlementaire.

Nicolas Sarkozy a gagné les présidentielles en 2007 en magicien de la chose électorale. Il avait apporté à la droite parlementaire une martingale anti-Le Pen époustouflante. Il avait siphonné une partie de l’électorat extrémiste en piratant des standards du Front national qu’il avait mixés dans une sauce nationale, volontariste et libérale. Cinq ans après, le Front national qui faisait 10 % en 2007 revient à 17,9 %, et un million d’électeurs en plus. Pourtant, depuis 2008, le magicien n’a cessé d’entretenir son siphon entre son électorat et celui du Front national : la création du ministère de l’Immigration, débat sur l’identité nationale, discours de Grenoble en 2010 sur l’expulsion des Roms, mise en cause de l’Islam, stigmatisation des musulmans, entrée en campagne avec la promesse de référendum sur l’immigration et sur le chômage, appel à la France qui avait dit non à l’Europe en 2005, prise de position en faveur de la défense des frontières en France mais aussi en Europe, la diminution de l’immigration légale, la panoplie n’en finit plus.

Malgré ces campagnes répétées sur les thématiques de la droite populiste, le Front national fait 17,90 % au 1er tour. Le président prétendait avoir jugulé le parti lepéniste, il a échoué. Non seulement, Marine Le Pen fait le meilleur score historique de son parti en pourcentage mais surtout en nombre de voix avec 6,4 millions, plus que son père au 2e tour de 2002, mais l’UMP est tout entière mobilisée autour de Nicolas Sarkozy sur une campagne néo-lepéniste. La ruse sarkozyste a vécu. D’une part, elle a légitimé le Front national comme jamais, et d’autre part, elle a gangrené la droite parlementaire qui perd ses repères. C’est ce qui s’appelle se tirer une balle dans le pied en pleine course. La crise existentielle de la droite est devant elle.

Aujourd’hui, Nicolas Sarkozy au milieu du gué de l’entre-deux tours n’a plus le choix. Pour avoir une chance d’être réélu le 6 mai, il doit mobiliser les électeurs frontistes. Pour réussir cet incroyable pari il faudrait qu’il obtienne un report de voix de l’ordre de 80 % des électeurs du Front national et plus de la moitié des électeurs de François Bayrou. Mais le Front national n’est pas le partenaire de l’UMP, c’est au contraire son principal adversaire : Marine Le Pen le répète inlassablement, elle veut faire exploser la droite parlementaire. Et pour des pans entiers de son électorat, Sarkozy ou Hollande c’est bonnet blanc et blanc bonnet. En faisant battre Nicolas Sarkozy, elle pense réaliser une OPA sur une partie de la droite parlementaire. En attendant, les urnes ont renvoyé l’image d’un magicien électoral qui avait perdu de sa magie.