Sale temps pour les hommes insolents
jeudi 26 avril 2012, 15:10
jeudi 26 avril 2012, 15:10
Il y a deux nouveaux mots à ajouter à votre vocabulaire néerlandais-français : « ongewenste intimiteit » et « vrijpostigheid ». L'« intimité non désirée » concerne les femmes qui en sont victimes ; l'« insolence » est le terme utilisé par certains hommes pour qualifier ce comportement. C'est le clash entre ces deux mots, et l'indignation des femmes face au déni des hommes, qui ont eu raison de Pol Van Den Driessche (#PVDD), ex-rédacteur en chef du Nieuwsblad, ex-rédacteur en chef politique de VTM, ex-sénateur CD&V et ex-futur bourgmestre de Bruges pour la N-VA. Excusez du peu ! Accusé d'avoir forcé, ou tenter de forcer, de nombreuses collègues à une intimité sexuelle non désirée, l'homme, après avoir nié les faits, s'est retiré dimanche de la vie politique, criant, comme son parti, au lynchage médiatique et au règlement de compte politique.
La politique ? Elle semble pourtant avoir peu à voir dans cette histoire et c'est pour l'avoir mal compris que la N-VA, Pol Van Den Driessche et certains hommes, sont pris en flagrant délit de « culture macho ». Car tout commence ici non dans une urne électorale mais par un évêque. Et c'est PVDD qui tire la balle qui, deux ans plus tard, aura raison de lui. L'homme, proche de Van Gheluwe, s'indigne alors de ses méfaits pédophiles dans le magazine Humo : « Comment peut-on si longtemps mener une double vie ? Je n'en ai aucune idée. Mais je crains que cet homme soit mauvais ». Doenja Van Belleghem, porte-parole de l'évêché lit, s'étrangle et adresse un courrier des lecteurs à Humo : « Van Den Driessche est bien le dernier à pouvoir juger quelqu'un, en particulier en cas d'abus sexuel ». PVDD va trouver le nouvel évêque, exige des excuses. Par peur de perdre son job, la porte-parole s'exécute. Trop tard, les digues sont rompues. Et ne vont jamais se refermer. Car d'autres femmes vont se mettre à témoigner.
Humo sort le 17 avril un dossier révélant toute l'affaire, témoignages non anonymes à l'appui. Le pavé est dans la mare, il va éclabousser toute la Flandre le soir même sur le plateau du talk show Reyers Laat. Marie-Anne Wilssens, ex-journaliste du Standaard et du Nieuwsblad et Tine Hens, également au Nieuwsblad racontent de façon très précise les agissements de leur ex-chef. La main de PVDD qui se glisse entre les jambes de Marie-Anne Wilssens et monte en zig-zag. Ou cet après déjeuner où le rédac chef tente, dans une voiture, d'embrasser Tine Hens, alors stagiaire de 24 ans. Accablant. Que fait la foule ? Elle minimise. Certains hommes, surtout, politiciens, entre autres de la N-VA et des journalistes, s'interrogent : « Si c'était si grave, pourquoi n'ont-elles pas arrêté PVDD en pleine action ? Ou rapporté les faits à leur direction et aux instances ad hoc ? Et pourquoi, ciel, n'y a-t-il eu aucune plainte ? »
Ouh le déni ! C'est lui qui va mettre le feu aux poudres et déclencher une avalanche de témoignages. Ils veulent une plainte ? Ils l'auront : Marie-Anne Wilssens annonce samedi en soirée qu'elle va la déposer. Une chaîne de solidarité de femmes en colère d'être ainsi traitées, de n'être pas crues et, c'était tellement prévisible d'être moquées, va briser la chaîne du silence. Elles seront nombreuses à faire leur coming out dans les quotidiens, sur les sites, les blogs des grands médias, dénonçant les agissements de Pol ou de ces autres hommes, notamment à la VRT, qui ont cru et croient qu'une femme au travail, c'est un objet : Profite de ce que je te fais, jouis et tais-toi ! » Des hommes aussi vont s'indigner, souvent de la jeune génération, à coups d'éditos, d'enquêtes, de chroniques, de témoignages personnels. Les directions actuelles et passées des médias en cause sont embarrassées ; la N-VA, elle, va protéger son Pol, façon Calimero : la première victime au fond, c'est le parti.
Eva Berghmans, éditrice de livres à De Bezige Bij, ironisait lundi dans De Standaard : « Bart De Wever disait ce week end dans Nina (le maga féminin du Laatste Nieuws), que les câlins de Bert Anciaux le rendaient nerveux. Plus fort encore, qu'il devient nerveux dès qu'on l'approche à moins de 20 cm. Et nous, on serait douillette parce qu'on ne supporte pas qu'on nous pince le cul ? Mais nom d'un chien, qui peut se permettre de pincer notre cul, s'il n'est pas notre homme ? »
Lisbeth Van Impe, elle, a publié un texte imparable dans Het Nieuwsblad, l'ex-journal de PVDD dont elle est aujourd'hui l'un des trois rédacteurs en chefs : « J'ai démarré comme journaliste de la rue de la Loi il y a 8 ans. La réputation de Pol était connue, on m'avait prévenu qu'il avait les mains baladeuses. ( ) Pendant un lunch de presse de la N-VA, où nous étions présents comme journalistes, j'ai soudain senti sa main sur mes genoux. Je lui ai donné un coup sous la table. ( ) Pour toute clarté, je ne me sens pas victime de Pol. ( ) J'ai trouvé que sa main sur mes genoux ce n'était pas oké, je n'avais en rien demandé cela. Cela m'a touchée davantage que je ne l'avais d'abord pensé. Mais j'ai fait ce que chacun fait depuis des années : réussir à s'en sortir et faire comme si rien ne s'était passé. Personne ne veut être la prude hystérique ( ) La journaliste Tine Hens a eu cette semaine plus de courage que moi alors. ( ) Je m'en veux d'avoir collaboré à une atmosphère où une jeune femme doit avoir beaucoup de courage pour dire, à travers toutes les blagues, qu'elle ne trouve pas cela oké. ( ) Mais aujourd'hui, si quelqu'un devait rencontrer un problème dans cette zone grise, il y a trois rédacteurs en chef, deux hommes et une femme, qui ne se moqueront pas mais essayeront de
solutionner le problème. »
Mardi, Kris Smet, actrice et ex-programmatrice de la VRT dénonçait les attouchements d'un régisseur télé, de théâtre et aussi d'un monument de la télé flamande, Jos Ghysen , désormais également accusé par une de ses collaboratrices vedettes : « Comme Liesbeth Van Impe, j'ai honte de mon silence ». Ceci n'est pas une histoire flamande, ni celle d'un Pol. C'est une histoire qui dénonce certains hommes et leur façon de gérer, via l'intimidation sexuelle, leurs relations au travail avec les femmes. Ou de supérieurs hiérarchiques qui couvrent, sous l'excuse d'un tempérament « bourguignon », le chef qui touche les seins à la photocopieuse, ne voit dans sa collègue ou son employée qu'une « sex bomb », échange des voyages contre des gâteries. C'est une histoire qui montre aux femmes qu'ensemble, elles sont plus fortes pour assumer la honte. Et qu'elles ont raison mais surtout le droit de dire stop !