L’ombre brune

YVON TOUSSAINT

vendredi 27 avril 2012, 14:58

Yvon Toussaint Journaliste et écrivain, ancien directeur et rédacteur en chef du « Soir »

Résumons-nous : Sarkozy a perdu le premier tour, mais Hollande ne l’a pas tout à fait gagné. Mélenchon a cimenté une gauche de la gauche avec laquelle, quoi qu’il arrive, Hollande va devoir composer, mais n’a pas réussi à contrarier la résistible ascension non pas d’Arturo Ui, mais de celle qui n’en est pas le contraire, c’est-à-dire Marine Le Pen (1).

Brassant et rebrassant ses atouts comme ses faiblesses, chaque membre du quatuor doit évidemment privilégier la manière dont il convient d’affronter le deuxième tour, tout en gardant un œil sur la problématique plus lointaine, mais capitale, des législatives.

Vaste et délicat programme pour chacun d’entre eux. Et propice aux élongations tant les éléments à prendre en compte sont contradictoires.

Sarkozy, durant la première étape de l’affrontement, a eu tout faux. Il espérait se profiler, dans l’esprit de ses partisans et même parfois de ceux qui n’en étaient pas, comme un chef dynamique et compétent, attentif et protecteur. Certes, un peu impétueux, mais on lui pardonnerait, croyait-il, les défauts de ses qualités.

En réalité, il était à la fois son meilleur atout et son principal ennemi. Au fil de sa gouvernance, son personnage allait se dégrader.

Il avait promis « une république irréprochable » et il arrivait, à Marianne, d’avoir mauvaise haleine.

Sur le plan national, il avait décliné sur tous les modes son célèbre « casse-toi, pauv’con » et multiplié les provocations.

Et sur l’échiquier international, il ne s’était pas privé de donner des leçons à tout le monde, sans se douter qu’on se moquait de ses insolences comme de ses remontrances. Qui, les unes comme les autres, avaient besoin de talonnettes pour être à niveau.

Plus grave encore, il ne tenait pas les promesses qu’il multipliait et qui n’engageaient, selon la formule célèbre, que ceux à qui elles avaient été faites. Ce faisant, il donnait naissance à un courant des déçus du sarkozisme, qui pouvait lui être fatal.

Certes, il faut reconnaître que la crise a pris de plus en plus d’ampleur et l’a desservi gravement. Car il ne pouvait pas, lui, se réfugier dans l’incantatoire comme font, quand les vents sont contraires, les oppositions de toutes obédiences.

Mais c’est la loi du genre. On lui imposait d’être un capitaine pour gros temps et il barbotait à tel point que Mélenchon aurait pu le traiter, lui aussi, de « capitaine de pédalo ».

Il ne lui restait plus qu’à faire appel à la célèbre majorité silencieuse. Hélas, quand la dite muette prit la parole, ce fut pour se joindre au chœur des désappointés.

Cela étant, on se tromperait en pensant qu’il allait rendre les armes.

Comme Antée dans la mythologie grecque, Nicolas Sarkozy reprend des forces à chaque fois qu’il touche terre. Il sait ce que rebondir veut dire. Il aime les va-tout comme les quitte ou double. Il ose tout et c’est même à cela qu’on le reconnaît ! En tout cas, c’est sans tergiverser qu’après la diffusion des résultats du premier tour, il remonta sur son cheval.

Effaçant d’un revers de manche le tableau noir d’un scrutin décevant, il offrit pour tout potage à ceux qui l’avaient boudé un sonore. « Je vous ai entendus ! »… Avant de se jeter littéralement au cou de son ultime réserve de recrutement, son espoir suprême et sa suprême pensée : les électeurs du Front National.

Soyons de bon compte. En politique, les stratèges partisans sont rarement de belles âmes soucieuses de respecter leurs engagements, quel qu’en soit le prix.

En l’occurrence, les scores du premier tour ordonnaient aux deux finalistes de faire les yeux doux, sinon des avances, à cet électorat FN capable de faire la décision.

Et d’ailleurs, ces jours-ci, il n’est pas rare de croiser des amis de M. Hollande qui tournent sept fois leur langue dans leur bouche avant de dénoncer des lepénistes qu’hier encore, ils abhorraient.

Mais il y a la manière et les limites. Et le fait est que M. Sarkozy pulvérisa les unes et l’autre de manière indécente pour culminer en finissant par déclarer que Marine Le Pen était « compatible avec la République » ! Etant entendu, osa-t-il hypocritement préciser, qu’un accord avec le FN n’était pas de saison. Il continue à puer le FN. Il s’agit seulement de lui piquer ses voix pour autant que de besoin.

Tranchés les cordons sanitaires ! Ecroulés les digues et les remparts ! Reniés les engagements les plus solennels ! Par ces quelques mots, jetés comme une bouée à la mer, Nicolas Sarkozy venait pourtant d’inviter ses partisans à franchir une ligne que l’on espérait infranchissable. Et par donner aux droites européennes un exemple navrant.

En tout cas, que Francois Hollande se le tienne pour dit. Il serait suicidaire de baisser sa garde. Son adversaire est décidément capable de tout et de plus encore pour revenir dans la course.

Le candidat socialiste aurait tellement aimé incarner à son tour le plus célèbre slogan de l’autre Francois, son prestigieux prédécesseur à la tête du PS (en attendant mieux !) : la force tranquille.

Mais une campagne électorale est rarement une mer de la tranquillité. Et c’est plutôt une force intranquille que, forcé et contraint, il se verra obligé d’incarner.

Il s’y efforça d’ailleurs avec un certain bonheur. Son succès fut de réussir à forcer son talent pour durcir le ton tout en restant lui-même. C’est-à-dire, notamment, de conserver en toutes circonstances une certaine sérénité alors qu’il était entre les deux branches d’une tenaille redoutable puisqu’aux injures de Sarkozy répondaient presque rituellement les moqueries méprisantes de Mélenchon.

Le voici pourtant sorti en tête du redoutable virage du premier tour. Et sorti aussi, à son avantage, de l’ambiguïté qui consistait à concilier a minima les sociaux-démocrates de son premier cercle et les exigences du Front de Gauche.

Soulignons le fait que M. Mélenchon ne fut pas pour rien dans la mise en place de la sorte de paix armée qui permet aux deux partenaires de rester eux-mêmes, ce qui était l’essentiel. La consigne adressée à ceux qui l’avait soutenu était sans équivoque.

Il va sans dire que de part et d’autre les incompatibilités d’humeur comme les divergences d’appréciation restent entières

Mais ce n’est pas la première fois qu’en France on remarque, à gauche, que l’union est un combat.

Avant de se voir décerner un brevet d’honorabilité par un adversaire politique qu’elle insulte chaque matin du monde, Marine Le Pen s’était délectée de l’« énorme surprise » qu’elle avait pronostiquée, concernant le parti dont elle a hérité de son papa, ce personnage dont nous apprendrons peut-être bientôt qu’il est lui aussi compatible avec les intérêts électoraux de M. Sarkozy. Plus de six millions de Français ont voté pour le Front National.

Certes, on a vu déjà, en politique, des ressacs, c’est-à-dire des retours violents de vagues sur elles-mêmes pour peu qu’elles frappent un obstacle. Mais il arrive aussi, en politique comme dans la nature, que les vagues finissent par submerger. Même si on les a vues venir de loin.

Mme Le Pen ne fait pas mystère de sa stratégie. Sa force de frappe, elle ne va pas la gaspiller. Mis a part une recommandation à ses militants fervents de voter blanc pour le deuxième tour, elle va se contenter d’ironiser sur tout ce qui agitera ses concurrents. En attendant le moment propice pour plumer la volaille !

Ce qui peut lui arriver de mieux pour elle est une victoire de François Hollande. Car si Nicolas Sarkozy se retire de la politique en cas de défaite (il l’a promis !), la droite, souffletée et orpheline, devra impérativement se reconstruire, se rééquilibrer, se recomposer.

Et c’est alors que Mme Le Pen sortira du bois. Elle ne se retrouvera pas en terrain franchement hostile puisque le Président sortant lui aura préparé le terrain en décalquant sans vergogne le programme du FN dans ses obsessions xénophobes, anti-européennes, identitaires, etc.

Une telle évolution sera d’autant plus fâcheuse que l’ombre brune qui recouvre le bleu marine, on la retrouve un peu partout dans les ciels d’Europe, de la Finlande à l’Autriche, des Pays-Bas à l’Italie, de la Hongrie… à… la Belgique, etc.

C’est d’ailleurs pour cela que la glissade malodorante de M. Sarkozy est tellement funeste. Parce qu’elle nous concerne ô combien, nous les Européens qui continuons à estimer incompatibles et de nature à être combattues radicalement, certaines menaces de plus en plus alarmantes.

Pour en revenir à Brecht et à Arturo Ui, c’est précisément à la fin de La résistible ascension qu’est prononcée la sinistre prophétie « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ! »

(1) Arturo Ui : personnage de Bertholt Brecht évoquant irrésistiblement la progression du national-socialisme de ses débuts à sa prise de pouvoir.

yvontoussaint@skynet.be

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