Jos - Leonard, d'un « poète » à l'autre

jeudi 03 mai 2012, 13:56

Béatrice Delvaux Editorialiste en chef

Imaginez que vous découvriez aujourd'hui que Georges Konen molestait sa collaboratrice de toujours. Ou qu'Arlette Vincent forçait Edgar Kesteloot à des relations sexuelles entre deux jardins extraordinaires. Impensable ! C'est pourtant un ovni dans le genre qui est tombé sur la tête de nos amis flamands la semaine dernière. Jos Ghysen, monument de la radio et télévision flamande, est ainsi accusé à près de 86 ans par son ex-collaboratrice, Irène Houben, âgée elle de plus de 70 ans, de l'avoir soumise à un régime tyrannique, de l'avoir couverte de bleus tout en la forçant à des relations sexuelles.

« lassitude »

« Quand nous, les grandes personnes, sommes las

De causer les uns avec les autres,

Quand nous sommes las de dormir

Les uns avec les autres, de nous promener

Et de commercer les uns avec les autres,

De dîner et de guerroyer

(…) »

(Traduction Marnix Vincent)

Leonard Nollens,

Ce rebondissement nous a appris ainsi de nouvelles choses sur les frontières de l'interdit au travail, sur les mœurs façon « Mad Men » de la VRT de l'époque mais aussi sur l'existence d'une icône flamande qui vit dans la mémoire de tout un chacun au nord du pays mais n'évoque aucun souvenir au sud. Jos Ghysen était l'homme du million et plus d'auditeurs littéralement ensorcelés, en famille par ses programmes qui étaient diffusés depuis Hasselt et le Limbourg. Le plus drôle dans l'histoire est que l'un des programmes phares de cet homme à qui la Flandre aurait donné le bon Dieu sans confession, s'appelait « Te bed of niet te bed » (« Au lit ou pas au lit »), titre qui prend aujourd'hui des allures de confession déguisée.

Cette émission qui prenait place le samedi matin, parlait autour de tout et de rien, de la vie comme elle va, des hommes de la rue mais aussi des hommes politiques, des perroquets qui parlent. Jos était sans aspérités, le bon père de famille qui proposa plus tard un quiz d'actualité et une émission en forme de chronique. « Jos était Dieu », nous dit le musicien rock Stijn Meuris. On le dira aussi, au Limbourg toujours, de Steve Stevaert, bourgmestre de Hasselt et ex-président du Sp.a. Si on avait su…

Mais tandis que Jos Ghysen, ce poète du quotidien, tombait de son piédestal, un autre poète, un vrai celui-là, était célébré. Le premier faisait la une la semaine dernière, le second les pages culturelles. Il y a pourtant pour nous francophones, plus à apprendre du second, qui a fait de son rapport à lui-même, aux autres et au monde, une œuvre qui est proposée cette année par l'Académie néerlandaise de la Langue et de la Littérature comme candidat au prix Nobel de Littérature. Leonard Nolens, c'est son nom, écrit pour écrire, écrit pour vivre, et à partir de sa vie. Cette année est la sienne : à 65 ans, il vient également de recevoir le prix des Lettres néerlandaises, considéré comme la plus importante consécration pour un auteur de langue néerlandaise. Cela faisait 14 ans que le prix n'était plus allé à un Flamand (alors Paul de Wispelaere) et 20 ans qu'il n'avait plus consacré un poète flamand (alors Christine D'Haen).

Longtemps placé dans l'ombre de Hugo Claus, Leonard Nolens ne s'est jamais mêlé au débat public, politique, ne s'est jamais exposé au feu médiatique, se limitant à l'univers de l'écrit, du texte, de la poésie. Se limitant surtout à lui, un écrivain de poèmes à temps plein. Ses poèmes sont un dialogue avec un « toi » polymorphe, qui semble être un double du moi du poète, nous expliquent ses exégètes. L'homme a travaillé son rapport à lui-même également en tenant des journaux intimes qui feront l'objet de publication. « “Qui suis-je ?” est la question sous-jacente dans chacune des pages. Les réponses qu'il donne sont d'une franchise inouïe, à la limite de l'autodénigrement quand il rend compte de son combat parfois victorieux contre l'alcoolisme mais aussi de ses défaites douloureuses », explique Joris Gerits, un critique flamand. Nolens dira d'ailleurs très joliment de lui-même : « Je vis comme un crustacé, fermé sur moi-même. Et pourtant, l'océan entier l'a traversé. »

Des poèmes de Leonard Nolens ont été proposés par l'éditeur-écrivain Jozef Deleu dans sa rubrique « Dernier cru » pour publication en français dans la revue Septentrion.

Cette revue, qui fête cette année ses 40 ans, fait un travail fantastique. Le premier numéro parut en juin 1972 avec en exergue cette phrase de Paul Valéry, « Enrichissons-nous de nos différences mutuelles ». Le fondateur, Jozef Deleu, estimait que Septentrion était né du besoin qu'éprouvaient dans les années 70 les Néerlandais et les Flamands de se faire connaître de l'univers de la langue française.

Luc Devoldere a pris la suite et précise aujourd'hui que la revue « se propose d'informer et de contribuer à la formation de l'opinion, de combattre l'ignorance et les préjugés, de susciter la curiosité et, si possible, de procurer du plaisir. Le but est de faire ressortir l'interaction entre cultures néerlandophone et francophone, de garder les portes ouvertes et de jeter des ponts. »

Quatre fois par an, cette magnifique revue propose des traductions en français d'extraits de romans d'auteurs contemporains ou non-Flamands, des sélections de poèmes, des textes sur des phénomènes politiques ou culturels néerlandophones. Le numéro de ce début d'année 2012 proposait des pages traduites du Congo de David Van Reybrouck, le best-seller absolu flamand, annoncé pour septembre en français. Un vrai scoop.

Septentrionblog.onserfdeel.be

Acte de naissance , Leonard Nolens, Editions Orphée/La Différence, 1994. Brèche , Leonard Nolens, Editions Werner Lambersy, 2004.