Ses troupes ont perdu, mais leur général va gagner

vendredi 04 mai 2012, 13:48

Jean-François Kahn Journaliste et essayiste

Il ne faut jamais, jamais, engager un match en méprisant son adversaire.

Vous vous répandez en qualifiant votre concurrent de « capitaine de pédalo » et, dès lors, il lui suffit de démontrer qu’il est capable de conduire une péniche à bon port pour apparaître, aux yeux du public, comme réincarnation de l’Amiral Nelson !

C’est ce qui s’est passé, mercredi soir, à l’issue du fameux débat Sarkozy-Hollande. Le président sortant avait clamé à la cantonade qu’il « exploserait » son vis-à-vis, qu’il en ferait « du petit-bois ». Or, cela s’est conclu par un match nul. Pour Hollande qui, en outre, est paradoxalement apparu plus présidentiel que son challenger, cela s’est donc transformé quasiment en apothéose.

François Hollande sera-t-il élu dimanche ? Je ne sais pas. Mais ce qui, sauf cataclysme, fait peu de doute, c’est que Nicolas Sarkozy sera battu.

Alors on parlera de « triomphe » de la gauche. On aura droit à la totale : campagne exemplaire, un « sans-faute », brillant succès, super-Hollande… ! Un triomphe ? La résurrection de la gauche ? L’anabase du Parti Socialiste ? Le définitif naufrage du sarkozysme ? Non ! Une catastrophe.

Un homme sera éjecté. Mais les idées qu’il a réactualisées et légitimées, elles, ont plus que jamais pris racines. Et profondément. Elles n’ont pas été battues, elles ont même remporté le premier tour. Elles sont simplement en embuscade, potentiellement plus puissantes, plus dynamiques que celles portées par le vainqueur.

Ne tournons pas autour du pot : pour la première fois depuis plus d’un demi-siècle, nous avons entendu, dans la bouche d’un président de la République encore en fonction et en mesure de l’emporter, un discours ouvertement pétainiste. Non pas d’alignement sur le Front national – et, d’ailleurs, reprendre des thèmes du Front national ou tenter de séduire ses électeurs est tout à fait légitime –, mais de débordement du parti lepéniste sur sa droite.

Car, enfin, en appeler à une fusion charnelle du « guide » et de ses sujets que brouilleraient malencontreusement les corps intermédiaires – Assemblées élues, associations ou organisations professionnelles ; remettre en cause la fonction des syndicats, dont l’existence même et surtout l’engagement social au plan national constitueraient, en quelque sorte, un crime de lèse-majesté, cela Marine Le Pen ne le dit pas. Opposer les chômeurs aux travailleurs, le vrai travail au faux travail, les ouvriers aux fonctionnaires, l’artisan au salarié, les salariés entre eux, la France saine à la France pourrie, la souffrance à l’intelligence, l’urbanité à la ruralité qui, elle, ne ment pas, stigmatiser l’idée même de redistribution, faire de l’héritage et non de la fraternité le ciment de la famille, promouvoir les frontières, et pourquoi pas les fils de fer barbelés, en bornage indépassable de l’horizon de nos ambitions, cela même Marine Le Pen ne le fait pas. Ou elle n’ose pas. Nicolas Sarkozy, lui, a osé. Ce qui, d’ailleurs, ne signifie nullement qu’il le pense. Il ne s’identifie sans doute pas à ce qu’il dit, mais il le dit.

Dès lors, le score qu’il obtiendra, et malgré un bilan (700.000 chômeurs de plus) qui eut provoqué le total laminage d’un candidat de gauche (Lionel Jospin qui pouvait se targuer de bien meilleurs résultats n’était-il pas tombé à 16 % ?), sera de toute façon considérable.

Il faut cesser de se raconter des blagues : la gauche qui, officiellement, gagnera, peut-être haut la main, est une gauche qui, en réalité, a officieusement perdu. Cette minorité, ce sont les turpitudes d’en face qui l’ont transformée en majorité. L’équation du soi-disant triomphe s’écrit de cette façon : moins de 44 % d’un côté, contre 46 % de l’autre, mais les 44 % l’emporteront. Pourquoi ? Parce que, face au pire, un refus de Hollande s’est rallié à Hollande. Et aussi, parce que les tenants du pire – les lepénistes – ont décidé de faire mordre la poussière à leur concurrent sur le même créneau. C’est pourquoi c’est Sarkozy qui va sans doute perdre lourdement, mais pas Hollande qui l’emportera brillamment.

Or, si la gauche, que la formidable poussée de Marine Le Pen interpelle autant que la droite, qui en est coresponsable, continue de s’enfermer dans le déni, de manifester ce mépris petit-bourgeois du peuple concret que révèle son instrumentalisation obsessionnelle et presque paranoïaque du concept de « populisme », si elle persiste à occulter les problèmes qui dérangent en substituant aux duretés glaciales du réel les émois illusionnistes de son nombril, alors la catastrophe d’aujourd’hui débouchera sur la catastrophe de demain.