Une même crise pour deux scrutins

mardi 08 mai 2012, 14:52

Vincent de Coorebyter, directeur général du Centre de recherche et d'information sociopolitiques (Crisp).

A première vue, les deux scrutins de dimanche – l'élection présidentielle en France, les législatives en Grèce – débouchent sur un résultat inverse. En France, le second tour opposait les représentants patentés des deux grands partis de gouvernement, et le verdict final a conduit à l'élection du candidat le plus centriste et le plus technocratique de tous après François Bayrou. En Grèce, le scrutin législatif a laminé la gauche et la droite gouvernementales, à tel point qu'elles devront élargir leur coalition à l'un ou l'autre petit parti pro-européen pour pouvoir s'appuyer sur une majorité parlementaire, qui risque de rester fragile.

Les résultats du premier tour de la présidentielle française suffisent à dissiper cette impression de contraste. Le score le plus significatif de cette élection restera le total obtenu au premier tour par les candidats de la gauche radicale ou de l'extrême droite, total qui correspond à un tiers des voix. Un score considérable, en nette hausse par rapport à 2007 où le même total était pourtant déjà fort élevé avec plus de 20 % des voix. A l'époque, cette poussée des extrêmes avait été occultée par l'excellent résultat de François Bayrou, le « troisième homme » du scrutin. En 2012, elle doit rester d'autant plus présente à l'esprit qu'outre les 18 % des voix obtenus par Marine Le Pen au premier tour, l'UMP et Nicolas Sarkozy ont mené une campagne très droitière.

Plutôt que de contraster avec l'élection présidentielle française, le scrutin grec apparaît en fait comme sa caricature, comme l'expression des mêmes tendances poussées à l'extrême. Ce n'est d'ailleurs pas une surprise : ces scrutins s'inscrivent dans une longue série d'élections qui, en Europe, balayent impitoyablement la majorité sortante, quelle qu'elle soit.

Face à cette situation, les gouvernements se rassurent en tablant sur l'avenir : l'instabilité politique cessera une fois que l'Europe aura réglé son problème de dette souveraine et aura renoué avec la croissance. Mais c'est oublier que, avant l'éclatement de la crise financière en 2008, les signaux d'alarme se multipliaient quant à l'état de santé des démocraties occidentales. Une profonde défiance s'est installée à l'égard des élus et du système politique, défiance qui frappe l'ensemble des autorités établies et dont un des symptômes est la montée en puissance des partis populistes. Et cette méfiance disparaîtra d'autant moins facilement que, indépendamment de la crise de la dette et de la finance, c'est le sort du modèle social européen qui est en question, dans un monde multipolaire où de nouveaux géants économiques concurrencent l'Europe par-delà les Etats-Unis et le Japon.

Un élément frappant de l'ambiance qui règne aujourd'hui en France est d'ailleurs le scepticisme qui entoure deux des trois vainqueurs de l'élection présidentielle. Si Jean-Luc Mélenchon semble avoir suscité un véritable enthousiasme, François Hollande est d'abord élu à la faveur des erreurs répétées de Nicolas Sarkozy, tandis que le vote pour Marine Le Pen est bien loin, dans les classes populaires, de traduire l'adhésion que certains prétendent observer. Ce n'est plus un vote honteux, mais il s'explique d'abord par la conviction que, la gauche et la droite ayant échoué, il n'y a pas d'autre solution que d'expérimenter la politique du FN – sans que l'on parvienne, dans les enquêtes de terrain, à faire dire aux électeurs de Marine Le Pen sur quelle mesure concrète ils fondent leurs espoirs, comme s'ils n'y croyaient pas vraiment.

En réalité, que ce soit en France, en Grèce ou dans la plupart des pays européens, la crise remonte loin et touche à l'essentiel. Pour essayer de la cerner dans les termes les plus fondamentaux, on peut avancer qu'elle découle du recul conjoint de la liberté individuelle et de la souveraineté populaire, c'est-à-dire des deux piliers de la démocratie.

La sortie de l'Ancien Régime et la lente édification des démocraties occidentales se sont caractérisées par un double mouvement. D'une part, l'explosion des libertés, l'avènement des droits de l'homme, la reconnaissance progressive de droits formellement égaux pour tous les individus. D'autre part, le partage du pouvoir, fût-ce de manière inégale, entre les composantes de la société, plutôt que sa captation par l'aristocratie ou par la grande bourgeoisie. Avec en toile de fond, sur les deux plans, la sortie de la religion et le développement de l'économie de marché, c'est-à-dire l'émancipation individuelle à l'égard de traditions contraignantes et l'élévation tendancielle de la richesse produite et du niveau de vie.

Entre libertés individuelles, liberté politique et développement économique, ce modèle a donné aux peuples le sentiment de maîtriser leur destin et d'être entrés dans une marche ininterrompue vers le progrès. Il a certes connu des crises violentes et des adversaires acharnés, les uns de type communiste, jusqu'à la chute du Mur de Berlin, les autres de type fasciste, en particulier dans l'entre-deux-guerres. Mais, globalement, le système est parvenu à conjuguer la liberté individuelle et la souveraineté populaire, à créer le sentiment d'une maîtrise de leur destin par les individus et par les peuples, surtout dans les périodes où, après de vigoureuses contestations collectives, des réformes profondes ont réduit les inégalités ou accru les libertés.

Mais, depuis trente ans, et plus visiblement encore depuis le retournement de conjoncture au cours des années 2000, la liberté individuelle et la souveraineté populaire ont reculé. Certes, à première vue, la liberté est plus vivace que jamais : en droit, elle s'est globalement étendue ; en tant que valeur et que pratique quotidienne, elle est encore plus fermement revendiquée qu'auparavant. Mais, sans forcément le théoriser, les citoyens sentent qu'ils exercent de plus en plus souvent leur liberté sous la contrainte, sous la forme d'une adaptation forcée à des situations qu'ils n'ont pas choisies. On déménage pour trouver un cadre de vie plus vert, moins cher, plus calme, mieux fréquenté, quitte à tomber dans des embouteillages monstrueux ou à dépendre de transports publics saturés. On change d'école parce que celle-ci est trop faible, ou celle-là trop élitiste. On change de métier, d'horaires ou de statut parce que des entreprises délocalisent, parce que tel diplôme se dévalorise, parce que tel régime cesse d'être protecteur, parce qu'il faut bien vivre. On modifie ses habitudes de consommation ou ses plans de vacances parce que les prix de l'énergie et de certains aliments s'envolent. Et, parallèlement, l'irritation monte à l'égard de l'usage que d'autres font de leur liberté – en particulier les migrants, qui sont aisément perçus comme des concurrents pour le logement

ou pour le travail, qui modifient en certains endroits le cadre de vie, ou dont le système de valeurs apparent défie les codes en vigueur.

Ce recul des libertés réelles serait peut-être accepté si les citoyens sentaient que l'Etat les protège et gardaient la conviction que, par l'usage de leurs droits politiques, ils conservent la maîtrise collective de leur destin. Mais, en Europe, l'impuissance des politiques et le recul de l'Etat-providence sont une évidence pour tous ceux qui sont perdants ou menacés dans la course à la mondialisation. Pour eux, la liberté est devenue un piège, une variable d'ajustement à usage contraint, voire une source de nuisances quand ce sont les autres qui l'exercent. Surtout, l'ultralibéralisme économique est à leurs yeux l'ennemi de la souveraineté populaire, qui leur paraît un leurre, un droit sans effet réel, au vu de la dépendance des individus, des entreprises, des Etats et des instances internationales à l'égard des marchés financiers, des agences de notation et de la concurrence économique à l'échelle mondiale. D'où, en France comme en Grèce, la poussée de forces politiques radicales et que tout oppose, mais qui, dans les milieux précarisés, traduisent un même désarroi.