Les « bekende homo’s » se mobilisent

BEATRICE DELVAUX

jeudi 10 mai 2012, 14:01

Béatrice Delvaux Editorialiste en chef

Gaybashing – en français « casser de l’homo » : l’expression anglaise est entrée dans le vocabulaire et les conversations courantes des francophones, depuis le meurtre d’Ihsane Jarfi (32 ans) à Liège. Insulter et agresser les homosexuels, c’est de cela qu’il s’agit tandis que la pétition « Stop gaybashing » dit « halte » aux insultes et agressions envers les homosexuels et plaide pour la défense de droits équivalents pour les homosexuels (ho), les lesbiennes (le), les bisexuels (bi), les fameux « holebis » et les transgenres. Ce sont, notamment, les promoteurs de cette campagne de mobilisation qu’Elio Di Rupo, Premier ministre, rencontrera ce jeudi 10 mai.

L’expression est connue depuis plus longtemps, côté flamand, où la prise de conscience et la mobilisation ont été plus fortes et plus visibles. Depuis des mois déjà en effet, sur les télévisions ou dans les journaux, les témoignages se multiplient pour dénoncer les agressions d’homosexuels dans les rues de Bruxelles ou d’Anvers. Tout récemment, un musicien mondialement connu, le pianiste de jazz Jef Neve, qui a participé au fameux enregistrement de The Artist avec le Brussels Jazz Orchestra, expliquait qu’il avait quitté Bruxelles pour Gand – où, pour un homosexuel, la vie lui apparaît plus praticable.

Comme toujours en Flandre, rien ne se fait, ne se dit sans que les BV, les Bekende Vlamingen, ne soient impliqués. Nombre de ceux qui sont homosexuels ont senti le besoin de sortir du silence pour défendre les leurs, qui vivent désormais dans l’angoisse et la peur. Dans les jours qui viennent, des artistes monteront en ligne à nouveau à l’Ancienne Belgique de Bruxelles ou au Vooruit de Gand pour clamer qu’ils ne veulent pas de l’homophobie.

« J’attrape peur. » C’est le titre d’une opinion parue ce week-end dans De Standaard et signée Riadh Barhi, journaliste à la VRT. En décembre, cet homme de 23 ans avait fait part de son homosexualité dans le même journal, dans la foulée de la nomination d’Elio Di Rupo, Premier ministre gay de la Belgique progressiste. Il confiait alors qu’il était coupé de tout lien avec son père depuis que celui-ci avait appris les préférences sexuelles de son fils. Inacceptable pour ce Tunisien d’origine, dont toute la famille vit encore au pays. Cinq mois plus tard, son nouveau texte est d’une autre tonalité : « J’attrape peur. Et c’est avec beaucoup d’hésitation que je l’avoue. Peur de me promener main dans la main, d’embrasser un autre garçon en public. Peur d’être battu, insulté. Uniquement et seulement pour ce que je suis. Cela va si loin que je voudrais pouvoir demander une pilule à ma mère pour redevenir “normal”. Parce que j’en ai assez, j’en ai ras le bol même. “Vuile homo, jeannette” (sale homo, pédé), c’est le lot quotidien de beaucoup de jeunes garçons. » Et de lancer un appel à la Rue de la Loi : « Je veux des solutions ! »

« Nous en avons marre de devoir avoir peur d’être en rue, uniquement parce que nous sommes qui nous sommes » : l’initiative de cette lettre ouverte est née en Flandre et elle a été signée par des dizaines de « BH », des « holebis connus » donc, pour être adressée au gouvernement. Parmi ses initiateurs, Jan Roegiers, député SP.A, présent à la fameuse fête de Louvain, en mars, au cours de laquelle deux jeunes homos avaient été violemment frappés. « J’étais présent, je n’ai pas vu les faits mais je connais les victimes. C’était pour moi la goutte de trop. Cela m’a poussé à écrire une lettre. » Qui réclame la tolérance zéro pour la violence contre les holebis.

Parmi ces homosexuels célèbres qui se battent ouvertement au Nord pour leurs droits, figurent un présentateur vedette du JT de la VRT, Wim De Vilder, l’animateur d’un célèbre talk-show matinal de la VRT radio, Sven Pichal, ou encore l’écrivaine Saskia de Coster. Sven Pichal racontait au Morgen, après les événements de Louvain : « Durant les deux dernières années, j’ai été trois à quatre fois insulté violemment. » Deux jeunes (« Un allochtone et un autochtone, si vous voulez savoir ») l’ont traité de « homo, homo » jusqu’à ce qu’il sorte du tram ; ou une autre fois de « sale homo » au centre d’Anvers…

Mais c’est Bruxelles est surtout montrée du doigt par nombre de victimes. « Ce sont surtout des allochtones qui commettent ces faits mais on ne peut pas uniquement les blâmer, eux. Ce n’est pas leur seule faute. C’est une génération qui se fait valoir en agressant un groupe encore plus faible qu’eux. C’est un problème d’intégration », tentait d’expliquer Wim De Vilder, le De Brigode de la VRT, qui espérait en mars dernier que cette lettre ouverte serait un signal fort et le début d’un changement.

Dave Sinardet, politologue de la VUB et de l’Université d’Anvers bien connu des francophones, a également signé cet appel à l’aide et aux politiques. En décembre dernier, il avait accordé une rare interview sur le sujet pour célébrer la nomination d’un Premier ministre gay. « Pour les jeunes homos, Di Rupo peut être une référence, peut-être aussi importante que toutes les lois progressistes. » Dave Sinardet se rappelle avoir déclaré son homosexualité à sa maman, le jour de la fête des mères : « C’était difficile pour elle, je viens, comme Di Rupo, d’un milieu très simple et ma mère était nourrie d’un certain nombre de clichés. Mais cela s’est conclu positivement. Parce qu’elle avait vu, je pense, que j’étais en paix. »

www.stopgaybashing.be