La laïcité, sinon rien ?

mardi 15 mai 2012, 13:56

Jean-Paul Marthoz Journaliste et essayiste

Des controverses sur la burqa aux interrogations sur le « printemps arabe », des incompréhensions sont apparues ces derniers temps entre le mouvement des droits humains et des militants de la laïcité.

Pour ceux-ci, les « droits de l'hommistes » favoriseraient, en toute bonne conscience, en toute inconscience, un dangereux retour en arrière, en adoptant une « conception absolutiste » de la liberté religieuse et en confondant des « acquis de la République », comme la neutralité des institutions publiques, avec des formes de discrimination.

Pour certains militants des droits de l'homme, par contre, les « laïques purs et durs, en déphasage avec les évolutions multiculturelles de nos sociétés », violeraient des droits essentiels de conscience et de religion, consacrés par la Déclaration universelle des droits de l'homme.

Latente, la controverse s'est récemment cristallisée autour de la publication par Amnesty International d'un rapport dénonçant les discriminations à l'encontre des musulmans en Belgique. Brusquement, publiquement, des personnes jusque-là cheminant côte à côte se sont retrouvées face à face.

L'accaparement de la laïcité par une partie de l'extrême droite n'a fait qu'accroître les confusions. Alors que le Front national de Marine Le Pen recrute encore au sein de la vieille droite catholique, « il a fait de la laïcité un leurre », écrit le professeur Jean Baubérot (La laïcité falsifiée, Editions La Découverte, 2012), pour essentiellement stigmatiser la communauté musulmane.

Le dilemme, toutefois, est réel. Le combat pour les droits de l'Homme est souvent apparu comme le compagnon de route de la laïcité. Née dans le fracas de l'affaire Dreyfus, la Ligue des droits de l'Homme était et reste un des piliers du mouvement laïc français. Et si des croyants ont pris part à la défense des droits de l'Homme en s'inspirant de leur philosophie religieuse, ils l'ont fait le plus souvent dans le contexte d'une acceptation de la neutralité de l'Etat.

Le pasteur Martin Luther King, leader de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis, était inspiré par sa foi, mais aussi partisan résolu de la séparation de l'Eglise et de l'Etat dans le respect de la Constitution américaine. Il y était d'autant plus attaché que la religion dominante du Sud Profond, la Southern Baptist Convention, fournissait un alibi moral à la ségrégation raciale et à la suprématie blanche. En 1965, il avait défendu l'interdiction constitutionnelle de la prière à l'école. « Dans une société pluraliste comme la nôtre, s'était-il exclamé, qui déterminera quelle prière devrait être dite et par qui ? L'Eglise n'est ni le maître ni le serviteur de l'Etat, mais bien sa conscience. Elle doit en être le guide et le critique, jamais son outil. »

Pendant de longues années, la neutralité de l'Etat est apparue comme la condition essentielle pour que soient réellement respectés les droits fondamentaux de liberté de conscience, d'expression et de religion, en particulier ceux des groupes minoritaires. Or, aujourd'hui, certains croyants, le plus souvent attachés à des conceptions conservatrices ou dominatrices de leur foi, voient dans la laïcité un adversaire, qu'ils confondent souvent et à tort avec l'athéisme militant.

Certes, il serait présomptueux de nier les particularités de l'histoire et de la culture en prétendant imposer à tous les peuples du monde une laïcité « à la française », mais la neutralité de l'Etat face aux convictions religieuses et philosophiques apporte une garantie d'égalité des droits pour tous. Cette laïcité d'ouverture et de liberté apaise les sociétés et, en respectant la diversité des origines et des cultures, elle apparaît dès lors bien mieux adaptée au monde pluriel et global d'aujourd'hui que des religions « à vocation de pouvoir temporel » et accrochées à leurs dogmes.

L'équation entre les convictions religieuses ou philosophiques et les droits humains, n'est jamais automatique. La foi sert à tout et à son contraire : ainsi, dans les années 1970, la référence au christianisme inspira à la fois le régime militaire salvadorien et Mgr Oscar Arnulfo Romero, qui dénonçait ses exactions et ses crimes. Mais l'invocation de la laïcité n'est pas non plus un gage automatique d'attachement aux droits fondamentaux, censés protéger la dignité humaine. Les dérives autoritaires des régimes prétendument laïques du monde arabe (Saddam Hussein, le clan syrien al-Assad) attestent de cette distorsion des mots et des doctrines.

Aujourd'hui, au grand bazar des idées, les imposteurs prolifèrent. C'est en se réclamant de la liberté religieuse que des tenants d'une conception réactionnaire et autoritaire de la foi contestent des avancées et des droits qui n'auraient pas été possibles sans la laïcité. C'est en proclamant leur défense de la laïcité que des groupes identitaires d'extrême droite et certains dirigeants populistes combattent sans nuance l'islam, détournant l'idée républicaine de liberté, d'égalité et de fraternité à laquelle la laïcité est historiquement liée.

La démocratie est souvent un arbitrage difficile et parfois perturbant entre des droits opposés. Ainsi, la liberté d'expression est-elle fréquemment confrontée au défi tout aussi légitime de protéger les citoyens contre la discrimination ou la haine. La démocratie a dès lors pour corollaires la modération et le compromis, même si, pour ne pas se nier, elle doit accorder des droits, dans les limites de l'ordre public, à des extrémistes qui n'ont aucun respect pour elle.

Toutefois, si des citoyens profondément démocratiques peuvent légitimement placer le curseur à des endroits différents, ils ne peuvent pas se tromper d'adversaire. En cette époque incertaine, marquée par l'insécurité sociale, le durcissement des opinions et la brutalisation des comportements, les soupçons entre les laïques et les défenseurs des droits de l'Homme ne doivent pas miner deux idées qui contribuèrent, ensemble, à forger le libéralisme politique et l'universalisme humaniste, ces fragiles boucliers que les sociétés avancées opposent aux cabrements et aux emballements de l'histoire.

Conscients de la montée des menaces, de nombreux citoyens ne se satisfont pas des arguments qui ont été échangés ces dernières semaines entre les « deux camps » ni surtout des pensées réflexe voire des dogmes dans lesquels certains se sont réfugiés, au risque de s'excommunier mutuellement.

Ils sont persuadés qu'il n'y a qu'un seul camp face à ceux qui instrumentalisent contre la démocratie des idées inventées par et pour la démocratie. Ils sont en attente, non pas d'un compromis boiteux entre laïques et droits de l'hommistes, mais d'un projet commun qui permette de riposter avec force et sang-froid à ceux qui se réjouissent de cette confusion pour imposer leurs régressions et leurs exclusions. Le monde n'a rien à gagner d'une querelle de famille entre ceux qui s'efforcent de lui apporter un peu de raison et d'humanité.

La Liberté sinon rien, le blog de Jean-Paul Marthoz