La nouvelle lutte des classes

vendredi 18 mai 2012, 15:02

Jean-François Kahn journaliste et essayiste

C'est un gouvernement de qualité que le nouveau président français a nommé et placé sous l'autorité de Jean-Marc Ayrault.

De qualité… mais purement socialo-socialiste juste agrémenté d'une feuille de salade verte. C'est-à-dire reposant sur un socle qui ne représente que 32 % des électeurs.

Et cela face à une droite qui, au deuxième tour de l'élection présidentielle, sur (ou grâce à) un discours rappelant la rhétorique des partis les plus conservateurs d'avant-guerre, de tonalité moins gaulliste que pétainisto-maurassien en quelque sorte, a obtenu un score finalement considérable : 48,4 % du corps électoral.

Si on y ajoute les votes blancs et les abstentions lepénistes cette droite-là n'est-elle pas apparu potentiellement majoritaire ? Idéologiquement majoritaire tout au moins.

Et les socialistes ne prennent-ils pas un risque énorme en privilégiant « l'entre soi » au détriment d'un salvateur élargissement de leur courte – et un peu artificielle – majorité ?

La question se pose d'autant plus que ce deuxième tour de la présidentielle a révélé une France plus fracturée socialement que jamais.

Qu'on en juge :

Paris, dimanche 6 mai, 21 h 30. Des milliers de jeunes, dont beaucoup venus des cités de banlieues, déferlent boulevard Saint-Germain, haut lieu des aristocraties d'hier et d'aujourd'hui, en direction de la Bastille. Or, toutes les fenêtres des luxueux immeubles sont fermées. Aucune silhouette n'apparaît derrière les vitres. La grande bourgeoisie se calfeutre. Se recroqueville. Malgré elle, elle est obligée d'entendre. Elle ne veut pas voir.

L'élection à la présidence de la République française d'un social-démocrate centriste est perçue par cette population comme le serait la prise de pouvoir par les bolcheviks au couteau entre les dents.

Image éloquente. Qui montre à quel point nous venons de vivre une élection du XIXe siècle. Enterrés le gaullisme, le social-christianisme, le giscardisme, le mitterrandisme, le chiraquisme qui avaient brouillé les clivages sociaux. Retour, ou presque, au « classe contre classe ». A la France urbaine contre la France rurale. Aux résidences contre les grands ensembles. Aux pavillons contre les HLM. Aux faubourgs contre les beaux quartiers. A la pierre contre le béton. A la dèche contre l'épargne. Aux patrimoines contre les « assistés ». A l'entrepreneuriat contre le fonctionnariat. Aux actifs contre les retraités. Aux pratiquants contre les agnostiques.

Qu'on en juge. Toutes les grandes villes de France ont voté François Hollande sauf trois : Nice, Aix-en-Provence et Toulon. Mais 70 % des villages ont voté Nicolas Sarkozy. A Paris, le XIXe arrondissement, à la fois populaire et bobo, qui votait Chirac il y a trente ans, a accordé 74 % des suffrages à Hollande, mais le XVIe, gotha de la richesse patrimoniale, a offert 82 % à Sarkozy. Deux plébiscites : à Saint-Denis en faveur de Hollande, à Neuilly en faveur de Sarkozy. Aubervilliers s'est donné totalement à l'un, Versailles totalement à l'autre. D'un côté Le Creusot ou Montceau-les-Mines, de l'autre Saint-Raphaël ou Saint-Tropez. A Hénin-Beaumont, dans le Pas-de-Calais, les votes Le Pen pauvres du premier tour ont basculé vers Hollande, mais ; à Nice, les votes lepénistes riches se sont massivement ralliés à Sarkozy.

Avec Hollande, les ouvriers, les employés, les chômeurs, les intellos. Avec Sarkozy, les indépendants, les artisans, les commerçants, les paysans. Et les classes moyennes coupées en deux : avec Sarkozy au-dessus de 3.800 euros par mois, avec Hollande en dessous.

Certes la situation réelle est moins caricaturalement tranchée que les apparences ne le laissent craindre. Mais, à côté du réel complexe, il existe toujours une réalité des apparences. Le manichéisme, forcément binaire, de la rhétorique sarkozyenne a engendré, très naturellement, une France socialement et culturellement fracturée en son milieu, camp contre camp. Plus de no man's land, de zone intermédiaire. Disparition des centres.

Mais, au-delà de cette photographie en noir et blanc, ou derrière elle, en filigrane, se dissimule sans doute une autre vérité.

Celle-là : la France a rejeté Sarkozy, sans ambiguïté. (Même le vote blanc, très important, était une façon de le rejeter). Mais elle n'a pas voté majoritairement à gauche. Ou, plus exactement, par antisarkozysme, elle a accordé à la gauche une majorité légale qui ne correspond nullement à une majorité idéologique.

La principale leçon du 6 mai, ce n'est pas que Hollande l'ait emporté de justesse, c'est que la droite, grâce à un discours qui rappelait, par sa radicalité réactionnaire, une certaine rhétorique des années 30, a failli l'emporter. Et qu'elle l'aurait emporté sans les votes blancs gelés par Marine Le Pen et la défection des centristes de François Bayrou.

Ce qui promet au vainqueur des lendemains qui déchantent. Surtout s'il s'imagine avoir vraiment gagné.

P.8 & 9 notre dossier