« Le bouillonnement va continuer en Egypte »

BAUDOUIN LOOS

mardi 22 mai 2012, 14:02

L'ÉCRIVAIN KHALED AL-KHAMISSI pense que l'ex-ministre Amr Moussa sera le prochain président en Egypte, mais que les idées révolutionnaires vont continuer à s'épanouir.

ENTRETIEN

LE CAIRE

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

A 49 ans, Khaled al-Khamissi savoure un succès mérité. Depuis cinq ans, son premier livre, Taxi, ne cesse d'être réédité en Egypte. Il a aussi été traduit dans une dizaine de langues, dont le chinois. Un succès instantané, énorme. Voilà un diplômé de sciences politiques (Le Caire et Paris) qui a tout simplement pensé à réunir dans un livre les conversations les plus variées qu'il avait tenues pendant deux ou trois ans avec des chauffeurs de taxi cairotes. Résultat : un mélange fascinant d'observations, fines ou truculentes, sur l'Egypte des années 2000. Un vrai coup de maître. Son second livre, L'Arche de Noé, sortira en français à la rentrée, toujours chez Actes-Sud. Il a également rencontré le succès en Egypte.

Khaled al-Khamissi nous a reçu ce lundi dans son appartement de la rue Abdelhalek Sarwat, dans le centre de la capitale égyptienne.

Vous, l'observateur privilégié de la société égyptienne, avez-vous comme tant d'autres été surpris par la formidable vague de protestation, la révolte, qui a mis fin au règne de Hosni Moukarak en quelques jours (entre le 25 janvier et le 11 février) l'an passé, à la suite de la révolution tunisienne ?

Eh bien non, je suis parmi ceux qui avaient étudié les remous de ma société, où les choses bougeaient depuis plusieurs années ! Cela a débuté après les élections – truquées et même comiques – de 2005. Il y a alors eu des manifestations ouvrières et estudiantines, des mouvements intéressants comme une coalition indépendante d'écrivains, des ouvriers qui contestaient, le mouvement « Kefaya » (Ça suffit), l'arrivée des blogueurs : la flamme de la révolte sociale avait été allumée. Mais peu ont vu qu'elle allait faire boule de neige, si j'ose dire. Notamment grâce à ce que j'appelle « la résistance numérique », quelque chose de tout à fait nouveau. Cela peut être un citoyen qui voit un homme se faire torturer dans un commissariat, qui filme l'action avec son téléphone et le met sur YouTube dans l'heure, ou un autre qui filme un policier empochant un bakchich, ou un blogueur qui se met à écrire la vérité, bref des actes, des voix totalement dans la résistance.

Et le régime, lui, ne voyait rien…

Rien ! Il était confiant, se disait que les revendications n'émanaient que de 2 à 3 % de la population sans connexions avec le reste du pays. Mais, en fait, un véritable bouillonnement a commencé, très visible à travers l'activité artistique débridée, que cela soit au niveau de la littérature, de la poésie, du cinéma, de la musique, un foisonnement incroyable, les ventes se multipliant par trente, quarante ! Une vraie révolution. Voilà pourquoi je n'ai pas été surpris en janvier 2011.

Après, il y a eu des législatives, puis cette semaine des présidentielles, on « normalise » ?

Il faut comprendre que la fameuse boule de neige que j'ai évoquée n'a pas cessé de rouler, elle roule toujours ! Le « système » croit que des élections mettront un point final à tout cela, mais c'est une vision superficielle. Les médias ne voient que la campagne électorale, hors contexte. Il est vrai que ces bouleversements mettront cinq à dix ans à se répercuter sur la scène politique. Un autre exemple : ma fille vient de terminer ses études de sociologie, elle prend part à un projet d'étude qui l'a menée hier dans un village à 80 km du Caire dont j'ignorais même l'existence : là, elle a travaillé sur un mouvement de femmes cultivatrices qui se sont organisées en syndicat. Voilà encore une chose impensable il y a quelques années. Et le changement dont on parle procède d'idéaux comme l'égalité, la dignité…

Et cette présidentielle ?

Je n'ai pas changé d'avis depuis trois mois. J'avais écrit ma chronique hebdomadaire dans le quotidien Echourrouk à propos d'Amr Moussa (l'ex-ministre des Affaires étrangères, ex-secrétaire général de la Ligue arabe, NDLR), l'un des principaux candidats. Ma thèse ? Qu'il sera le prochain président. Et je donnais douze raisons pour expliquer ma conviction, fondée non sur des informations confidentielles mais sur une analyse. Je crois que le Scaf (acronyme anglais de Conseil suprême des forces armées, la junte qui dirige l'Egypte depuis le départ de Moubarak le 11 février 2011, NDLR) et l'administration Obama sont d'accord pour que le prochain président égyptien soit ni un représentant de l'armée ni un islamiste (ceux-ci ont obtenu la majorité absolue aux législatives de fin 2011, NDLR). Les Frères musulmans n'auront pas d'objection, je crois. Cela aura toutes les impressions d'une élection normale : il y a deux candidats islamistes (qui vont se neutraliser), un candidat qu'on dit proche de l'armée, etc. Et à la fin, Moussa l'emporte. On dira que c'était la meilleure solution, qu'il fallait un président non islamiste pour la communauté internationale. Les faits peuvent me donner tort, on verra. Je ne parle pas de complot, mais d'intérêts convergents bien pesés par toutes les parties…

Les élections intéressent pourtant les gens, on dirait…

Beaucoup d'Egyptiens sont perdus, ils ne savent pour qui voter, il y a peut-être 30 à 40 % d'indécis, c'est énorme. Moi, je donnerai ma voix à un avocat, Khaled Ali, qui n'aura qu'un ou deux pour cent, mais qui fait partie du nouveau paysage, ni de droite ni de gauche, islamiste ou autre : lui parle des droits de l'homme, des minorités, d'environnement. Il n'a pas d'argent, donc aucune chance, mais c'est un homme d'avenir.

Quand vous avez publié votre hypothèse sur l'élection assurée d'Amr Moussa, quelles ont été les réactions ?

Massives ! Mais bon, c'est mon rôle de dire ce que je pense. Cela dit, depuis la révolution, j'ai tout de même été quatre fois censuré, jamais auparavant ! Deux fois, je critiquais le Scaf, une fois je me prononçais négativement par rapport aux élections présidentielles et la dernière fois c'était à propos du droit de blasphémer, que je soutenais. Dans ce dernier cas, c'est le journal qui a estimé que j'allais trop loin, les autres fois, je crains qu'il n'ait cédé à des pressions…