Un biplan contre un stade de foot

jeudi 24 mai 2012, 13:55

Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef.

Un biplan contre un stade de foot

Patrick Janssens Photo ; Le Soir/Dominique Duchesnes

Regardez bien l'homme sur cette photo. Mais ne regardez pas la chaise sur laquelle il est assis. Patrick Janssens, l'actuel bourgmestre d'Anvers, socialiste, a fait ce dimanche sa rentrée à Anvers après six semaines d'absence pour hernie discale, couché, passant son temps à regarder les courses cyclistes et à lire des livres. Il a changé son mobilier désormais : plus question de s'asseoir dans les chaises d'époque de son bureau de la Maison communale. Place à l'ergonomique, table haute et chaises ad hoc. C'est qu'il lui faut tenir le coup d'ici au choc des titans le 14 octobre prochain.

Sur son lit de douleurs, Patrick Janssens a également lu de fond en comble le programme de la N-VA. Pas impressionné, déclare-t-il aujourd'hui dans sa tournée des médias. Car il est de retour et veut le faire savoir. Sa campagne d'Anvers est lancée.

La question est sur toutes les lèvres : comment donc Janssens va-t-il renverser la montagne De Wever ? Car si l'homme de la N-VA a perdu du poids physique, son poids politique vire à l'obésité. C'est du fond de son lit que Patrick Janssens a pris dans la figure, façon chute d'enclume, les chiffres du Laatste Nieuws. Un sondage par internet, il est vrai, et sur un faible échantillon, gratifiait la N-VA à Anvers de 42,9 % contre 25,4 % pour le SP.A. De quoi faire croire que la guerre est déjà perdue, alors qu'elle n'était même pas engagée.

Pour les francophones, ce duel sera du même tonneau que le corps à corps entre Sarkozy et Hollande. Même casting politique de première main (deux as de la com, deux bêtes politiques) ; l'un – De Wever – avec des promesses, l'autre – Janssens – avec un bilan, car De Wever arrive à faire oublier que le bilan de Janssens est aussi le sien, puisqu'il siège à ses côtés aujourd'hui dans la coalition qui dirige la ville. Même impact aussi, dépassant l'entité où il se joue : là où le basculement français vers Hollande était de nature à influencer le devenir européen, le basculement d'Anvers vers De Wever peut jouer sur le devenir belge.

Mais quelle botte secrète va donc sortir Janssens, l'ex-génie de la pub, pour contrer l'homme qui manie la « com » comme une seconde nature ? L'homme normal, qui apporte des solutions et vise l'efficacité face à l'homme bling bling, qui fait des coups, occupe le devant des caméras, sort les phrases assassines ? Le calme face à la tornade ? C'est parti pour ce schéma.

Alors que De Wever enchaînait depuis des semaines les pertes de poids spectaculaires pour mieux poser dans ses costumes slim, courir les Ten miles d'Anvers ou se la jouer façon Tom Cruise dans « Top Gun », lunettes de soleil et blouson de cuir râpé, pour relier l'aéroport de Deurne dans un biplan, Patrick Janssens débarquait lui de son lit avec… un stade de football.

On vous la refait : alors que De Wever par un dimanche ensoleillé voulait démontrer en volant dans un vieux coucou enfin accessible à son corps amaigri que l'aéroport de Deurne méritait mieux que son sort actuel, Patrick Janssens annonçait qu'il allait reprendre l'argent promis (25 millions d'euros) pour la construction d'un stade de foot à Anvers pour le consacrer aux écoles et à l'accueil d'enfants. Un « stunt » électoral (un coup électoral), éructe un De Wever soudain battu sur son propre terrain. « Si un stade de foot vaut pour 20.000 personnes, l'accueil des enfants et l'école concerne 44.000 enfants qui se sont ajoutés ces dernières années », rétorque Janssens, « beaucoup de parents stressent parce qu'ils doivent attendre longtemps avant de savoir où leurs enfants vont aller ».

Sera-ce suffisant ? Certains éditorialistes flamands reconnaissaient ce lundi qu'il n'était pas stupide de penser qu'un homme politique qui s'attaque à un problème patent d'enseignement n'est pas sans chance face à un candidat qui rend hommage à un aéroport en perte en faisant pétarader un vieux zinc.

En Flandre aujourd'hui, il est de bon ton de penser que celui qui va séduire les électeurs est celui – parti, homme – qui a un bon « verhaal » – c'est le nouveau mot à la mode –, une bonne histoire. Mercredi soir, le gourou de la pub, également anversois, Guillaume Vander Stichelen, disait les choses plus crûment : « Certes De Wever développe à partir d'Anvers un “verhaal“ national mais en fait les gens veulent un autre bourgmestre. » Patrick Janssens a pris l'obus avec calme : « Je fais ce en quoi je crois. Et si De Wever a un meilleur résultat que moi, je ne resterai pas bourgmestre. »

En 2006, Janssens a eu raison de Filip Dewinter et de son Vlaams Belang. Personne n'y avait cru.