Les Barbares sont là !

jeudi 07 juin 2012, 13:47

Béatrice Delvaux Editorialiste en chef

Cela a commencé par une couverture et cinq pages dans De Standaard. Et puis soudain il n'y en avait plus que pour Eux : dans l'interview d'un animateur de la télé, dans le « top lecture » d'un autre, dans les cartes blanches. Jusque dans l'interview de Jean-Luc Dehaene, publiée dans Le Soir. Mais qu'est-ce donc que ces Barbares que toute la Flandre soudain s'est mise à lire ?

Alessandro Baricco

52 ans. Ecrivain : Soie, Sans sang et Océan mer (Folio). Musicologue, essayiste, critique littéraire, créateur d'un atelier d'écriture à Turin. En 2008, il écrit et réalise son premier film, Lezione 21. Ecrit régulièrement dans La Repubblica et La Stampa. Aider la gauche auprès du maire de Turin.

Let's google ! Il s'agit au départ d'un livre en italien I Barbari publié en… 2006 ! Un essai, sous forme de recueil de 30 textes écrits pour la Repubblica par Alessandro Baricco, l'écrivain de Soie et Océan mer.

Un livre qui existe en néerlandais désormais, sous une forme exclusive même, car l'éditeur, De Bezige Bij Antwerpen, publie en prime Les nouveaux Barbares, un dernier texte écrit en 2010 pour le magazine branché Wired Italia. En français ? Rien. Gallimard a en main la traduction qu'elle pourrait publier à l'automne. Pourquoi ce retard ? Le livre, de l'avis de l'auteur lui-même, ferait peur aux intellectuels à Paris.

Mais qu'ont-ils donc de si effrayant ces Barbares ? « C'est un livre qui peut changer ta vie, qui t'interroge : pourquoi je fais ceci, pourquoi je suis ce que je suis ? Comme diplômé en lettres, cela bouscule ma vision de la société et de l'histoire. Dans ma bibliothèque, il y a plein de classiques que je n'avais pas le temps de lire : je culpabilisais. Depuis Les Barbares, plus du tout. » Celui qui parle à la manière du moine aveugle qui dans Le nom de la Rose détenait l'accès aux livres interdits, c'est Wouter Van Driessche. Il est l'auteur du passionnant dossier du Standaard (21 avril 2012). Et fait partie désormais de cette « secte » qui se réunit pour des « Soirées Barbares », dont l'édition belge s'est déroulée le 18 avril au Musée des armées à Bruxelles en présence de l'auteur.

L'idée du livre part d'une interrogation de l'auteur face à l'évolution du monde contemporain. Cet internet, ce zapping permanent ne signifient-ils pas l'apocalypse de la culture, la perte de sens définitive de notre civilisation : « I barbari sono arrivati », « Les Barbares sont arrivés » ? Comme l'écrivait Wouter Van Driessche, « nous avons tous levé les yeux au ciel en voyant nos ados qui font leurs devoirs en googlant, tandis qu'ils twittent, facebookent, smsent et chattent, tendent une oreille sur la dernière production de Skrillex, une autre sur leur GSM tout en regardant un truc débile à la télévision. Il y a des professeurs qui disent que ce sont des génies multitâches mais l'autre hypothèse n'est-elle pas beaucoup plus plausible ? A savoir : ils seraient une génération d'idiots en devenir qui ruinent leur cerveau en un temps record ? Pour ne pas parler de leur conscience culturelle. »

Pour Baricco, la réponse est claire, c'est non. Ce n'est pas la barbarie qui est à nos portes mais « une mutation qui nous regarde tous, nous traverse tous et induit des comportements qui nous sont communs à tous ».

Baricco insiste : c'est une vraie mutation, pas un changement. « On ne parle pas ici de passer des cheveux longs aux cheveux courts. Non, les cheveux n'existent plus, le coiffeur non plus. » Cette mutation nous fait passer d'une civilisation basée sur la profondeur, génératrice à nos yeux du sens, à une civilisation basée sur l'horizontalité, non synonyme, contrairement à ce que nous pensons, de superficialité. Baricco poursuit : « On a longtemps cru que la vérité était un point caché que l'on peut rejoindre avec un grand travail, en creusant profondément : c'est très beau. J'ai vécu avec cette idée mais cela n'a pas toujours été celle des hommes. Aujourd'hui, nous devons accepter l'hypothèse qu'on peut renoncer à la profondeur tout en ne renonçant pas au sens des choses. On l'a simplement déplacé après cette mutation, sur la surface. Autrefois, descendre au cœur de cette vérité demandait du temps, de la patience et de la concentration. Aujourd'hui, la vérité étant à la surface, pour la trouver, il faut non plus se concentrer sur un point, mais faire un voyage en vitesse sur la surface du monde avec la capacité de prendre les choses çà et là. Le talent est dans le voyage. Ce n'est pas par hasard qu'en anglais, on utilise les termes de surfing, en italien de perigare. Autrefois,

superficiel voulait dire idiot, aujourd'hui le grand talent de notre nouvelle civilisation, c'est que c'est la superficialité qui devient lieu de sens et de puissance. »

Baricco ajoute que de tout temps, on a considéré que ce qui nous suivait était léger. Il livre quantité d'exemples, liés aux livres, au football, à Ikea, à Disneyland, au journalisme et à Beethoven. Il rappelle ainsi la première exécution de la 9e symphonie de Beethoven en 1787, considérée aujourd'hui comme un classique absolu, fut descendue par la critique, comme… barbare.

Mais que diable faisons-nous de cela ? « C'est le vrai défi des intellectuels et des écrivains, confiait Baricco au Standaard. Au lieu de se montrer arrogants en dénigrant ce qu'ils considèrent comme la fin de la civilisation – ou plus justement leur idée élitiste utopique de celle-ci –, ils doivent essayer de comprendre ce qui se passe réellement et s'en inspirer. Avec leur bagage. Notre culture n'est pas menacée stupidement par Le Grand Rien. Elle mue en quelque chose de neuf. Comme elle le fait depuis des siècles. Et c'est tant mieux. Je considère comme un privilège de pouvoir vivre cela aujourd'hui. Les temps n'ont jamais été aussi excitants. »

C'est loin l'automne, vous ne trouvez pas ?

Les nouveaux Barbares est paru dans Courrier International . Accessible en… surfant sous le titre « Vive la superficialité ».

La « Soirée Barbare » au Musée de l'air de Bruxelles est visible en intégralité sur internet.