Le parcours du combattant
vendredi 08 juin 2012, 13:49
vendredi 08 juin 2012, 13:49
Tout donne à penser qu’il y a en Belgique plus de xénophobes que d’étrangers. Il faut s’en accommoder. Et, qu’on s’en exaspère ou s’en réjouisse, tenir compte cette donnée désolante pour aborder le si délicat problème du vivre ensemble avant qu’il ne pourrisse sur pied, sous les clameurs et sous les battes de base-ball.
C’est égal. Nous en sommes au stade où lorsqu’une confrontation sur le sujet opposant notamment des membres du personnel politique évite le pire, nous pensons devoir nous en réjouir. C’est assurément symptomatique.
Mais ne boudons pas notre plaisir. Les débats télévisés de dimanche dernier se sont déroulés dans une atmosphère décente, mis à part quelques petits emportements, inévitables dans le chef de certains, décidément confinés à des emplois stéréotypés. Lesquels ? Eh bien par exemple celui du ministre à la fois glacial et cinglant. Ou encore du bourgmestre fulminant, remonté comme une pendule. Sans oublier celui de la mandataire accablée, qui se contente de lever les yeux au ciel pour signifier l’état dépressif que provoque en elle ce qu’elle vient d’entendre.
Bref une distribution, comme on dit au théâtre, aussi réglée que dans la comédie italienne.
Si nos disputes dominicales ne sont jamais complètement purgées de ces scories, c’est à l’évidence parce que tout débatteur politicien croit devoir impérativement concilier l’éventuelle pertinence de son propos et la retombée électorale que celui-ci pourrait avoir.
Cette loi du genre peut cependant revêtir une particulière gravité lorsqu’elle concerne des problématiques aussi épineuses que celles qui nous occupent ces jours-ci. Et tellement essentielles pour nous et nos postérités puisqu’elles portent sur l’intégration-assimilation-absorption-acculturation-ghettoïsation-communautarisation-etc. (barrez les rubriques inutiles) de ces hommes et de ces femmes venus d’ailleurs et qui ne cessent de nous rejoindre pour que nous assumions ensemble nos destins.
Toute exploitation électoraliste d’un tel dossier devrait, me semble-t-il, susciter une de ces indignations tellement à la mode ces temps-ci. Et disqualifier radicalement les politiciens – surtout les plus influents d’entre eux – qui en feraient leur fonds de commerce, voire l’alpha et l’oméga de leurs campagnes.
Car ce faisant, ces mauvais apôtres joueraient sans vergogne des angoisses, justifiées ou non, de leurs concitoyens. Et sur leurs peurs, ces détestables conseillères, plus contagieuses que les pestes. Ces peurs malignes qui, dans l’histoire de l’infamie, ont débouché sur tant de lynchages, de pogroms, de crimes contre l’humanité.
Il ne faut pas s’y tromper. Les glissements progressifs vers les vilenies qu’on enregistre çà et là, les aménagements déraisonnables dont certains agrémentent leur conscience, loin de générer des évolutions positives, contribuent fortement à miner le champ social. A exacerber les tensions. A pourrir les cohabitations aussi sûrement que les disparités dans les formations professionnelles et les inégalités socio-économiques, tout ce qui fait le terreau de cette crise-là, qui vient brutalement s’ajouter aux autres.
Le problème est trop brûlant pour tolérer les surenchères d’estrade ou les petites phrases assassines. Le discours politique, d’où qu’il vienne, doit être radicalement purifié des formules dégradantes qui peuvent stigmatiser en quelques mots une communauté dans sa totalité.
De toutes parts, on cherche à nous rassurer en soulignant que les islamistes fondamentalistes, ceux dont l’image nous épouvante et dont les propos nous répugnent, ne constituent que de modestes minorités, réprouvées par la plupart de leurs coreligionnaires, d’ailleurs bien plus proches de l’enseignement authentique du Coran.
Mais pourquoi, dès lors, les modérés des deux rives ne profitent-ils pas de ce formidable avantage du nombre pour s’opposer avec plus de vigueur qu’ils ne le font aux agissements excessifs de ces quelques milliers d’individus qui, obsessionnellement et parfois illégalement, pourrissent notre société ?
Puisqu’il est patent que les ultras des deux camps se font mutuellement la courte échelle et qu’un énergumène tenant des propos odieux vaut agent recruteur pour les jusqu’au-boutistes de la faction d’en face, pourquoi ne pas prêcher la mobilisation générale des majoritaires ?
Une majorité biface, en ordre de marche, capable de se rejoindre dans une stratégie commune pour mettre hors d’état de nuire les boutefeux de toutes les obédiences, les tarés de Sharia4Belgium comme les débiles des « je ne suis pas raciste, mais… »
Aux musulmans modérés – et plus particulièrement à eux, ce qui évitera les approximations et les pataquès – de faire comprendre à leurs coreligionnaires qu’il est des conduites qui prêtent à confusion et même heurtent leurs interlocuteurs, lorsque sont trop intimement mélangés le religieux et le profane.
Et à charge des modérés autochtones de désinfecter systématiquement des relents de xénophobie qui, parfois – et même souvent – parfument les discours de certains d’entre eux.
En tout état de cause, il faut agir vite et fort, comme si un branle-bas de combat venait de retentir.
Multiplier les angles d’approche. S’efforcer de n’être les « idiots utiles » de personne. Concilier la plus large ouverture d’esprit possible et la radicalité sur certaines valeurs intangibles.
Déminer, encore et toujours. Apaiser. Jeter des filins au-dessus des crevasses de nos a priori. Tisser des filets de protection contre l’abominable. Multiplier les connivences ou les expérimentations.
Il serait tout à fait opportun, en effet, « ici et maintenant » comme on disait naguère pour appeler à des combats urgents, d’élargir à la Wallonie et à Bruxelles ce que les Flamands ont initié, c’est-à-dire les parcours d’intégration.
Mais de le faire de la manière la plus conciliante qui soit. Sans blocages intempestifs et sans polémiques oiseuses.
De veiller à ce qu’il s’agisse d’un parcours plus attrayant qu’obligatoire. Plus avantageux en cas de progrès constaté qu’assorti de sanctions en cas d’échec. Un cadre qui se préciserait au fur et à mesure, sachant qu’il serait par exemple question d’un accueil adéquat des nouveaux arrivants, de l’apprentissage des langues, de formation à la citoyenneté, de stages professionnels, d’initiation à nos valeurs et de nos normes et de bien autres choses encore.
Un parcours d’intégration ? Certes. Mais aussi, dans une certaine mesure un parcours du combattant. A condition que le combat soit correctement identifié. Et qu’après quelques tâtonnements on puisse dire avec Victor Hugo : « L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme. »
yvontoussaint@skynet.be