Trierweiler-Diallo : 2 femmes, 2 statues

vendredi 15 juin 2012, 13:46

Jean-François Kahn, journaliste et essayiste

Si, demain, c'est-à-dire dans cinq ans au pire, le nouveau pouvoir socialiste s'effiloche puis s'affaisse, permettant, comme je le redoute, à une droite radicalisée alliée au Front National d'obtenir la majorité et de former le gouvernement, l'UMP et Marine Le Pen devront peut-être élever une statue à Valérie Trierweiler.

C'est elle, en effet, qui, par l'envoi d'un seul tweet, un seul, a ruiné la flatteuse aura de normalité qu'avait réussi à construire son compagnon, François Hollande, président de la République de son état.

Véritable drame shakespearien de la jalousie, sauf qu'en l'occurrence Desdémone est une femme, mais Othello également. Et Hollande, à son corps défendant, se retrouve dans le rôle de Iago : celui qui exacerbe cette passion maladivement jalouse.

On imagine un quinquennat rythmé par de telles bouffées de passions hargneuses et destructrices. Un tweet, une crise.

Le locataire de l'Elysée devrait retenir les leçons de l'Histoire.

Pour devenir Titus, il faut savoir éloigner Bérénice.

Pour devenir Louis XIV, il faut savoir se détacher de Madame de La Vallière.

Elisabeth d'Angleterre et Catherine de Russie, elles, faisaient exécuter purement et simplement leurs favoris quand leur intrusion dans la sphère politique devenait trop flagrante.

On n'en demande pas tant.

Simplement de la décence.

A qui, de son côté, François Hollande devrait-il exiger que l'on élevât une statue place de la Bastille ?

Grâce à qui est-il devenu président de la République ?

L'héroïne est d'origine guinéenne et s'appelle Nafissatou Diallo.

Sans Nafissatou, pas de Hollande.

Sans la sortie d'un Dominique Strauss-Kahn tout nu de sa salle de bain du Sofitel de New York, pas d'entrée à l'Elysée d'un François Hollande tout habillé.

Sans la pipe strauss-khanienne, pas de pape hollandais.

Extraordinaire cul par-dessus tête, si l'on ose dire. Car qui, en voyant sur son petit écran DSK décomposé, incarcéré dans sa camisole policière, n'en avait pas conclu : « C'est fini, Sarkozy est réélu ! » ? Cela ne faisait en réalité que commencer et Sarkozy, ce jour-là, était battu.

Le scandale qui, apparemment, sonnait l'arrêt de mort d'une candidature de gauche, l'a, en vérité, permise et rendue victorieuse.

Le piège avait pourtant été bien huilé. Depuis des mois, l'Elysée accumulait les témoignages, les dossiers judiciaires, les fiches de police, les relevés d'écoutes téléphoniques, les rapports des renseignements généraux, les photos aussi, paraît-il, qui allaient permettre, le moment venu, de réduire à néant les espérances du Parti socialiste.

La stratégie, gagnante, forcément gagnante, consistait à laisser le patron du FMI, cornaqué par des publicitaires glauques, encadré par des archétypes d'apparatchiks, plébiscité par toute la « gauche de droite », pousser ses avantages et gagner les primaires. Jusqu'au jour – deux ou trois mois avant l'élection – où on aurait rendu public tout ce qui avait été minutieusement et policièrement accumulé sur son compte. Enorme scandale. Meurtrière conflagration. Qui aurait permis de clouer le candidat au sol et de porter alors au Parti socialiste un coup d'autant plus fatal qu'il lui aurait été impossible de se retourner en si peu de temps en inventant un candidat de rechange. Sarkozy et les siens s'en léchaient les babines d'avance.

Nafissatou Diallo, la Jeanne d'Arc du groupe Accor, a tout foutu par terre.

En montant, fût-ce à son corps défendant, sur le bûcher, elle a sauvé la République.

La chute de DSK entraînant l'affaiblissement de Martine Aubry et de Laurent Fabius, Hollande voyait un boulevard s'ouvrir devant lui. De son statut de pays bas, il passait à celui de pays haut.

Sans mérite ? Avoir osé affronter à la fois Sarkozy et DSK, contrairement à ceux, nombreux, y compris dans les médias qui en pinçaient à la fois pour l'un et pour l'autre, étant prêts, nous expliquaient-ils, à voter aussi bien pour DSK que pour Sarkozy.

Ce qui n'était d'ailleurs pas absurde. Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin publient en effet cette semaine un ouvrage sulfureux intitulé Les Strauss-Kahn. Ce livre montre à quel point le monde de DSK et celui de Sarkozy constituaient, finalement, un même monde, réunissant les mêmes gens, dans les mêmes endroits, autour des mêmes valeurs et, pour partie au moins, des mêmes idées.

Rappelons-le : c'est Sarkozy qui, bien que ses services de police l'aient déjà mis au parfum, a donné son aval à la nomination de DSK au FMI.

Hollande, lui, s'y serait sans doute refusé.

Résultat : la gauche partout.

Heureusement pour la droite, Valérie Trierweiler est venue rétablir l'équilibre.