La « Joke » du gouvernement

jeudi 21 juin 2012, 13:48

Béatrice Delvaux Editorialiste en chef

Inculte, gaffeuse, lâche. Même Valérie Trierweiler n'a pas eu droit à une telle brochette de qualificatifs assassins. Au contraire de Joke Schauvliege qui n'a pu éviter le brelan d'insultes.

Joke Schauvliege

Diplômée en droit de l'Université de Gand, cette habitante d'Evergem (Flandre-Orientale) a fait un score canon en 2009, la faisant entrer au gouvernement Peeters, comme ministre de l'Environnement, Nature et Culture. Elle est mère de deux enfants, fut la plus jeune conseillère communale d'Evergem et fut, en 1999, députée fédérale. Elle est vice-présidente du CD&V.

Joke est une petite blonde qui s'est attirée 51.810 voix de préférence en Flandre en 2009, un succès sans équivalent en Flandre-Orientale. A 42 ans, cette habitante d'Evergem, très active au CD&V, entre alors dans le gouvernement de Kris Peeters au poste « Environnement, Nature et Culture ». C'est là que les ennuis commencent. Environnement ? Elle connaît. Comme avocate, elle a eu à gérer des dossiers en lien avec l'aménagement du territoire. La culture, par contre, c'est autre chose.

Ses premières déclarations, lors d'une interview télévisée que la presse flamande qualifie encore aujourd'hui d'« 'anthologie », la font passer pour une inculte auprès des milieux artistiques et journalistiques du nord du pays. Elle y confesse que sa dernière expérience des arts de la scène est la dernière représentation de la troupe de théâtre amateur d'Evergem. L'écrivain Erwin Mortier la surnomme dans la foulée « Schouwvliegje » (mouche de cheminée) tandis que l'éditorialiste Yves Desmet qualifie quelques mois plus tard son exposé devant le secteur culturel de « soporifique » et « ramassis de jargon politique ». Critiquée lorsqu'elle veut instaurer des normes de bruit lors des concerts durant les festivals, elle est moquée jusqu'à plus soif lorsque tout récemment elle appelle en interview la nouvelle star flamande du cinéma, Matthias… Schoenmakers (au lieu de Schoenaerts). Comme si Fadila Laanan appelait Poelvoorde… Poelmouillée.

Inculte et gaffeuse : on voit. Mais lâche ? C'est la dernière en date des insultes. En cause ? L'attribution des subsides aux différents pans de la culture, littérature et films exceptés car ils fonctionnent via des fonds. La ministre avait chargé 12 commissions composées d'experts de regarder et d'évaluer les 355 dossiers rentrés afin de décider de l'attribution de l'argent public aux différentes compagnies. Les commissions ont fait consciencieusement ce travail, envoyant leur petit rapport à la ministre. Qui n'a pas trouvé mieux que de mettre ces avis directement en ligne, avant de les transmettre au gouvernement flamand pour qu'il tranche. La ministre ? Elle dit ainsi respecter la transparence promise, mais pour beaucoup – dont l'ex-ministre de la Culture Bert Anciaux (SP.A), elle se lave les mains et refuse d'assumer ses responsabilités. Côté artistes, c'est la foire d'empoigne et la course au lobbying puisque ceux qui sont désormais privés de moyens, ont jusqu'à la fin du mois pour que l'avis des experts soit modifié par le gouvernement. Erik Van Rompuy, frère d'Herman et CD&V, n'est pas le dernier à exercer une pression folle, notamment sur Joke, sa collègue de parti, pour sauver Musical van Vlaanderen, une troupe de comédie musicale qui voit ses 2,3 millions d'euros réduits à rien sur base de ce jugement assassin : «

La comédie musicale doit être davantage qu'un amusement plat et gratuit. »

Le Zita Swoon Group fait également partie des victimes de la sulfateuse des experts. Le projet de l'ancien membre de dEUS et pote de Tom Barman, Stef Kamil Carlens, est considéré comme celui d'un seul homme et donc non subsidiable.

Ironie des ironies, la semaine dernière au Concertgebouw de Bruges, la ministre assistait sous les sarcasmes de toute la Flandre culturelle, à la première belge de Chœurs, la dernière œuvre du metteur en scène Alain Platel. Car alors que sur internet, tout un chacun pouvait lire que « les Ballets C de la B » et ses artistes maison dont Platel, « offraient un travail changeant et trop peu visible », et voyaient leurs subsides réduits de moitié, une salle comble faisait durant les trois jours de représentation une standing ovation de 20 minutes au plus beau et émouvant spectacle de l'année, créé à l'opéra de Madrid pour Mortier.

Le « Jokeleaks » est survenu concomitamment à l'attribution par la ministre, sous sa casquette « Nature et Environnement », du permis de construire du grand shopping-mall Uplace à Machelen. Là aussi, la polémique a fait rage mais comme le disait avec beaucoup de vacherie un ex-ministre flamand au Morgen : « A mon avis, Joke est contente avec ces questions sur l'environnement, cela ne tourne au moins pas autour de la culture. »

Ce n'est pas Matthias Schoenmakers qui va le contredire…